Assis au bout de la table, le gouverneur Burnaby se montra sous son jour le plus charmant : il rapporta des anecdotes sur ses débuts dans la Compagnie quand il était venu pour la première fois ouvrir le bureau siamois. Il raconta comment le jeune Phaulkon, qui était alors son bras droit et un remarquable linguiste, avait appris le siamois en quelques semaines en s'attelant à la tâche des heures durant. Il avait engagé comme professeurs trois dames d'une réputation quelque peu douteuse, car il trouvait, comme il disait, que c'était là une « très agréable façon d'apprendre ». Lorsqu'il avait jugé qu'il parlait à peu près couramment, il était sorti tester ses connaissances sur la population locale pour découvrir que ceux auxquels il s'adressait ou bien riaient de lui ou bien se détournaient poliment pour cacher leur hilarité. Finalement, une gentille vendeuse du marché lui avait amené un travesti. C'est alors qu'il avait découvert que le pronom personnel « je » variait variait en fonction du sexe du locuteur. Phaulkon, qui avait imité la façon de parler de ses « professeurs », n'avait appris à utiliser le pronom de la première personne qu'au féminin.
Weltden éclata de rire et ils passèrent tous un joyeux moment aux dépens du Premier ministre du Siam. Même Mason émit un gros rire étouffé.
Le dîner se poursuivit au milieu d'une gaieté croissante, et l'inquiétude de Mason crût à mesure qu'il observait son capitaine. Les invités ne tarirent pas d'éloges sur la qualité des pintades, qui arrivèrent avec toutes leurs plumes déployées en éventail autour de grands plats en argent. De temps à autre, White lançait à Burnaby un regard d'avertissement pour s'assurer qu'il restait dans les limites de la sobriété.
Lorsque les serviteurs se mirent à servir le cognac, Weltden décida que le moment était venu d'aborder avec son hôte un sujet qui était au premier plan de ses pensées. L'activité grouillante qui régnait dans le port n'avait pas échappé au capitaine. Il avait vu des centaines d'indigènes s'activer à transporter des matériaux de construction d'un endroit à un autre et remarqué un nombre suspect de petites embarcations de type pirogue qui se rassemblaient à l'embouchure du fleuve. Cette hâte à fortifier la ville le mettait mal à l'aise ; il décida d'interroger son hôte à ce sujet. Pourtant, en dépit de ses soupçons, il devait reconnaître que Sam White, quoi que puissent en penser les autorités de Madras, s'était montré jusqu'à présent un homme raisonnable — et à coup sûr un hôte excellent.
« Seigneur White, il ne peut guère vous avoir échappé que la ville est en train de renforcer ses fortifications à une vitesse extraordinaire. Puis-je vous en demander la raison ? »
White s'attendait à la question. « Le bruit s'est répandu que vous êtes venu pour anéantir notre petite ville », répondit-il aimablement. Mason fut soudain très attentif. White poursuivit : « Mais je compte sur le fait que la panique et les rumeurs diminueront lorsque les gens verront que vous et moi sommes en termes amicaux. J'espère qu'à cet effet vous me ferez l'honneur de dîner tous les soirs avec moi, en dehors bien sûr du plaisir que me procure votre compagnie. Rumeurs mises à part, Sa Majesté avait ordonné bien avant votre arrivée d'installer des garnisons et de renforcer les défenses de la ville. L'apparition de votre frégate n'a fait qu'ajouter un élément d'urgence au processus. Une fois que ces rumeurs ont commencé, il est difficile de les étouffer, quoique je puisse vous assurer que vous et vos hommes n'aurez rien à redouter, tant que vous paraîtrez être en bons termes avec moi. Par conséquent, ne craignez rien, mon capitaine. Buvons au plus agréable des séjours. » White leva son verre et ses invités l'imitèrent.
Lorsque les Birmanes firent leur entrée, tout le monde, à l'exception de Mason, se montra très sensible à leurs charmes. Après être apparues d'abord modestement et s'être inclinées respectueusement à la manière orientale, les femmes ne tardèrent pas à perdre littéralement pied pour se retrouver sur les genoux des invités en ribote. Mason lança un regard désapprobateur à son commandant, mais Weltden ne s'en soucia guère. Le bruit des rires et des festivités se fit entendre jusque tard dans la nuit.
Au moment où il frappait à la porte de la maison de Hassan Yussuf dans les faubourgs de Mergui, le capitaine Rodriguez passa une main dans ses cheveux courts et épais. Ce n'était pas la première fois qu'il se rendait aux domiciles des trois Maures du conseil des Cinq. Ni la première fois qu'il leur récla-mait une signature au nom de son maître. De telles demandes, qui concernaient invariablement la mission de routine d'un bateau à travers le golfe, n'étaient pas inhabituelles. Ce qui l'était, c'était l'absence de traduction siamoise dans la partie supérieure du document. Il avait néanmoins obtenu les deux premières signatures, même si le seigneur Tariq s'était d'abord fait tirer l'oreille. Il avait dû à deux reprises souligner l'importance de la question et même l'avertir que son maître serait extrêmement mécontent avant que Tariq n'accédât à sa demande. Il ne lui manquait plus qu'une signature.
Un serviteur vint au portail et parut reconnaître le capitaine de la garde.
« Je suis venu voir le seigneur Yussuf.
— Mon maître est sorti, Honorable Capitaine, déclara le serviteur avec une certaine nervosité. Vou-driez-vous laisser un message ?
— Non, je vais l'attendre ici. C'est urgent.
— C'est que... mon maître a dit qu'il serait absent pour quelque temps, Honorable Capitaine.
— Dans ce cas, vous feriez peut-être mieux de me conduire dans l'antichambre. »
Le serviteur hésita. « Ne vaudrait-il pas mieux revenir dans quelques jours, Honorable Capitaine ?
— Dans quelques jours ? Je vous ai dit que c'était urgent. Il me faut une signature. J'attendrai ici. » Comment pouvait-il s'absenter pendant des jours alors que ses responsabilités se trouvaient ici à Mergui ? se demandait Rodriguez. Comment ce serviteur pouvait-il le croire dupe ?
Le serviteur, qui se grattait la tête de confusion, le conduisit à la maison après lui avoir fait traverser une cour. Comme toutes les maisons siamoises, elle était construite sur pilotis et l'antichambre était une terrasse en plein air au sommet d'escaliers qui menaient au premier niveau. Rodriguez s'accroupit sur le sol de la véranda et se prépara à attendre. Le serviteur disparut et revint avec du thé glacé.
Rodriguez entendit des voix à l'intérieur de la maison et tendit l'oreille. Mais elles étaient trop faibles. Il eut l'impression que ces murmures étaient délibérés, ce qui éveilla ses soupçons. Il aurait dû demander au serviteur où Hassan Yussuf était censé être allé pour si longtemps. L'homme avait eu l'air assez fuyant quand il avait mentionné la nature de sa mission. Si Hassan ne se montrait pas sous peu, il ferait venir le serviteur et l'interrogerait plus à fond.
Il n'eut pas à attendre longtemps. Un homme se montra bientôt. Son visage paraissait assez familier mais ce n'était certainement pas Hassan. Hassan n'avait jamais été si mince, en tout cas pas depuis qu'il le connaissait. L'homme s'accroupit en face de Rodriguez.
« Vous vouliez me voir ? demanda-t-il en siamois.
— Seigneur Hassan ? questionna le capitaine de la garde sur un ton hésitant.
— Vous attendiez-vous à quelqu'un d'autre ?
— Votre serviteur m'a déclaré que vous étiez sorti. »
L'homme fixa Rodriguez du regard. « C'est ce que je lui ai ordonné de dire à tous les visiteurs. Comme vous le voyez, je ne vais pas bien. Je n'ai rien mangé depuis des jours. Que puis-je faire pour vous ? »
Rodriguez l'observa d'un air soupçonneux. « Vous avez certainement perdu beaucoup de poids, mon Seigneur. » La fine moustache de l'homme se tortilla. Rodriguez ne se rappelait pas l'avoir vu faire cela auparavant. Peut-être était-il vraiment malade. « Je suis désolé de vous déranger. J'allais attendre votre retour. Il ne s'agit que d'une question de routine. Son Excellence le Shahbandar a besoin de votre signature sur un document. Les autres membres du conseil ont déjà signé.
— Quel document ? »
Rodriguez le sortit de sous sa tunique rouge et le lui tendit.
L'homme le parcourut brièvement. « Où est la version siamoise ? Je ne peux pas le lire.
— Malheureusement le traducteur est tombé malade. Son Excellence m'a chargé de vous dire que, comme c'est urgent, il vous serait obligé de bien vouloir signer immédiatement. Le texte siamois sera rajouté dès que le traducteur sera rétabli.
— Il y a d'autres traducteurs, tout de même.
— Oui, mais pas officiels. Bien qu'il s'agisse d'un document de routine, c'est quand même un document officiel. C'est ce que j'ai expliqué aux autres membres du conseil. Ils ont compris. Je vous en prie, signez.
— Que dit le document ?
— Il concerne un bateau de la Compagnie qui demande l'autorisation d'entrer dans les eaux de Mergui.
— Quel est le nom du bateau ?
— Je ne sais pas.
— Pourquoi est-ce urgent ? »
Rodriguez commençait à s'énerver. Le seigneur Hassan n'était habituellement pas si agressif. Il l'observa attentivement. Ni aussi mince. S'agissait-il réellement du même homme ?
« Mon Seigneur, Son Excellence le Shahbandar ne veut pas offenser la Compagnie anglaise en faisant attendre un de ses bateaux. Son Excellence estime qu'il est de l'intérêt du Siam de l'obliger sans délai. Vous avez son assurance que la traduction sera ajoutée plus tard.
— C'est tout à fait irrégulier. Vous allez devoir me laisser ce document. Vous pouvez venir le rechercher demain. »
Rodriguez eut le plus grand mal à contenir son indignation. « Demain, ce sera trop tard, explosa-t-il.
— Vous m'en voyez désolé, mais je dois faire ce que je juge être de mon devoir.
— Votre devoir est envers votre pays, seigneur Yussuf, et vous y manquez.
— Comment osez-vous me parler sur ce ton ? Je signalerai votre impudence au Shahbandar. Partez d'ici immédiatement. »
Le grand gaillard d'Eurasien se leva et domina le Maure de toute sa hauteur. Il voulait l'écraser comme une mouche, mais une voix à l'intérieur de lui-même ne cessait de l'avertir qu'il n'obtiendrait pas de signature de cette façon. Il se souvint également que son maître l'avait exhorté à user de persuasion et non de la force.
« Seigneur Hassan, ne nous disputons pas pour une question si insignifiante. Son Excellence vous demande une faveur pour laquelle vous serez dûment récompensé. Vous connaissez sa générosité dans ce domaine. Je suis certain que vous ne le regretterez pas. Comme vous le voyez, les autres ont tous signé.
— C'est leur droit, tout comme le mien est de décliner de le faire. Je vous ai déjà dit que si vous me laissiez le document vous pourriez venir le prendre demain.
— Avec votre signature ?
— Très probablement.
— Alors pourquoi ne pas le signer maintenant ? Quelle est la différence ?
— La différence, c'est que j'aimerais d'abord en connaître le contenu.
— Doutez-vous donc de la parole du Shahbandar ?
— Je ne doute de la parole de personne. J'aime simplement faire les choses dans les règles.
— Le Shahbandar ne voit pas d'un œil favorable les gens qui le contrarient. Je n'aimerais pas être à votre place. »
La réponse fusa :
« En effet. Elle ne vous irait guère. »
Rodriguez serra les poings. Il sentait monter en lui une fureur incontrôlable. Il tourna les talons et sor-tit comme un ouragan avant de commettre un acte irréparable.
Selim le regarda partir en s'interrogeant sur le contenu du document.
38
« Bonjour, mon général. J'espère que vous avez fait un agréable voyage. »
Desfarges ressentit un certain trouble tandis qu'il se tenait devant Phaulkon dans l'entrée de sa salle d'audience à Louvo. Le sourire engageant était notablement absent, et il y avait quelque chose de froid, de presque hostile, dans le salut rituel du Premier ministre. La forme péremptoire de la convocation n'avait rien fait non plus pour chasser son inquiétude. Ce n'était pas un messager ordinaire qui était venu le chercher à Bangkok mais le secrétaire personnel de Phaulkon. On lui avait dit de faire ses bagages et de se préparer à une absence prolongée. Le secrétaire n'avait fourni aucune explication et, en réponse aux demandes répétées de Desfarges, s'était contenté de hausser les épaules.
« Le voyage s'est bien passé, mon Seigneur, bien que le départ ait été un peu précipité, dit le général en esquissant un sourire.
— Avez-vous emporté des vêtements de rechange ?
— Oui, mon Seigneur, comme votre secrétaire en a donné l'instruction.
— Bien. » L'expression de Phaulkon demeurait intraitable. Puis, subitement, une lueur amusée brilla dans ses yeux comme s'ils se moquaient de la gêne évidente du Français. Il indiqua de la main quelques coussins. « Vous ne voulez pas vous asseoir ? »
Pendant que Desfarges s'affalait lourdement sur les coussins, Phaulkon se dirigea vers la cheminée de marbre à l'autre bout de la pièce. Il s'arrêta, le dos tourné au visiteur. Desfarges attendit en silence, le cœur battant.
Soudain Phaulkon se retourna. « Est-ce que vous vous rendez compte que je pourrais vous faire jeter en prison ? Ou même exécuter ? »
Le général pâlit. Emprisonnement ? Exécution ? Que signifiait tout cela ? Phaulkon ne pouvait tout de même pas être au courant ! Non, c'était impossible. Les Français étaient partis pour Songkhla moins de deux semaines auparavant. Ils devaient descendre toute la côte orientale de la péninsule malaise avant de doubler le cap de Singapour puis remettre le cap au nord pour remonter le long de la côte occidentale. Une fois là, Mergui était encore à une certaine distance. Ils ne pouvaient accomplir le voyage en moins de quatre ou cinq semaines, même si les vents restaient favorables. De plus, après leur arrivée à Mergui, il faudrait dix jours encore pour que la nouvelle de leur arrivée parvînt à Phaulkon à Ayuthia.
« Je... je ne comprends pas, Excellence, fit Desfarges d'une voix tremblante.
— Qu'est-ce que vous ne comprenez pas, mon général ? Comment je peux être au courant ? Eh bien ! Je le suis. C'est tout. » Sans broncher, Phaulkon le fixait d'un regard qui lui intimait de répondre.
Desfarges transpirait à grosses gouttes. Il n'avait jamais sous-estimé Phaulkon, mais là, c'en était trop. Comment était-il possible qu'il sût ? Même si le Gaillard avait été repéré, il n'y aurait rien de bizarre à cela. Le voyage de retour en France passait de toute façon par le cap de Singapour.
« Mon Seigneur, nous nous connaissons depuis un certain temps, implora le général, et je... euh... j'ose dire que nous sommes... euh... qu'il existe une certaine amitié et une certaine confiance entre nous. Au nom de cette amitié, je vous supplie de me dire de quoi il s'agit. »
Phaulkon fronça les sourcils. « Ma confiance et ma patience diminuent à vue d'œil, mon général. »
Desfarges fut pris d'un vertige. Et s'il crachait le morceau à Phaulkon ? A cette idée, il eut la conscience étrangement soulagée. De deux choses l'une : ou Phaulkon connaissait déjà le pire — encore que Dieu seul sût comment c'était possible —, et il pourrait peut-être encore sauver sa peau, ou Phaulkon n'était pas au courant, et il ferait échouer un plan qu'il désapprouvait de toute façon. Plus Desfarges y réfléchissait, plus il voyait un avantage à avouer.
Il se força à parler. « Le Gaillard cingle vers Mergui, mon Seigneur. »
Phaulkon lui lança un regard furieux. « Continuez.
— L'ambassadeur La Loubère était mécontent de l'étendue des progrès des Français au Siam. Il m'a ordonné... euh... de recourir à la force militaire. J'y étais opposé. Il m'a ensuite menacé de la cour martiale en France. Je ne voulais toujours pas accepter. Finalement, lui et Cébéret ont rejeté mon avis, et c'est le chef d'escadre Vaudricourt qui a reçu l'ordre de s'emparer de Mergui.
— Si vous étiez si opposé à ce plan, pourquoi ne pas m'en avoir parlé ?
— Je... euh... eh bien... En fait j'y ai pensé un certain nombre de fois, mon Seigneur, mais... »
Desfarges semblait ne pas savoir quoi dire.
« Mais ?
— Mais je n'étais pas sûr. Ce n'est pas facile de se retourner contre ses compatriotes.
— C'était plus facile de laisser massacrer les Siamois à Mergui, n'est-ce pas ? »
Desfarges ne répondit rien.
« Dites-moi, mon général, quel devait être votre rôle dans tout cela ? »
Desfarges hésita puis se décida. Au point où il en était, il ferait mieux de tout révéler. « J'étais censé attaquer Ayuthia. Mais je vous assure, Votre Excellence, que je n'en aurais rien fait.
— Vous voudriez me faire croire que si les Français avaient pris Mergui, vous auriez refusé d'exécuter votre partie du plan ?
— J'y étais opposé dès le début.
— Je sais, mon général. Vous étiez celui qui prônait la paix. »
Le général resta bouche bée. « Vous saviez cela ?
— Dans tout ce que vous m'avez dit, mon général, il n'y a rien que je n'aie déjà su. » Le prêtre portugais avait été très minutieux. « Mais ce que vous ignorez, c'est que Mergui a vu depuis ses fortifications et ses garnisons fortement renforcées. Un vaisseau français, si puissamment armé soit-il, ne s'en emparera jamais. Vos hommes seront massacrés, mon général. »
Le général blêmit. « Et si j'allais à Mergui pour annuler l'ordre, mon Seigneur ? »
Phaulkon eut l'air perplexe. « Je croyais que l'ordre venait de l'ambassadeur et que votre avis avait été rejeté, mon général.
— Si je les avertissais personnellement de la puissance de vos garnisons, ils prêteraient attention. Ils sauraient que la situation est grave. »>
Phaulkon hocha la tête. « C'est moi qui irai à Mergui, mon général. Vous, vous irez en prison. »
Le visage de Desfarges devint encore plus pâle. « En... en prison, mon Seigneur ? »
L'esprit ailleurs, Phaulkon ignora la question. « A moins que... » commença-t-il. Puis sa voix s'estompa comme s'il s'était ravisé.
« A moins que quoi, Votre Excellence ? » insista Desfarges, de plus en plus désespéré.
Une fois de plus, Phaulkon ignora la question. « Est-ce que le lieutenant Dularic est au courant des plans français pour Mergui ? » demanda-t-il.
Desfarges réfléchit un instant. Dularic n'avait pas quitté son poste au palais du roi, à Louvo, depuis quelques semaines. Il n était certainement pas allé à Bangkok récemment, et La Loubère ne s'était pas rendu à Louvo avant son départ. Il était peu probable qu'ils eussent communiqué l'un avec l'autre.
« Il n'a pas un rang assez élevé pour avoir été mis au courant du plan, Votre Excellence. Le secret était très bien gardé. La Loubère voulait s'assurer que la surprise serait totale. Même les hommes ne devaient pas être informés avant d'avoir atteint Songkhla.
— Je vais vous dire, mon général, comment vous pouvez prouver votre bonne foi. »
Desfarges parut anxieux. « Comment cela, Votre Excellence ? »
Phaulkon le fixa fermement du regard. « Vous ordonnerez à Dularic et à ses bombardiers de m'accompagner à Mergui. Il sera plus approprié que l'ordre vienne de vous. »
Desfarges se mit à transpirer plus abondamment que jamais. Phaulkon n'envisageait tout de même pas sérieusement de demander à Dularic de tirer sur ses propres hommes !
Phaulkon parut lire dans ses pensées. « Dès que les canons seront bien installés sur les collines qui dominent Mergui, Dularic pourra rentrer avec ses hommes à Louvo. Il n'aura pas besoin de tirer un seul coup. On aura le temps de faire tout cela avant l'arrivée du Gaillard. Ce n'est pas que Mergui n'ait pas les moyens de se défendre contre un seul bateau, vous comprenez, mais il y a du grabuge d'un autre côté. Je veux que la ville puisse résister aux attaques d'une flotte tout entière. »
Desfarges avait l'air perdu dans ses pensées. « Mais est-ce que je ne pourrais pas simplement ordonner à Dularic de vous livrer les canons ici ? Pourquoi faut-il que ses hommes et lui les accompagnent à Mergui ?
— Parce que les canons devront être transportés par voie de terre, ce qui nécessite de les tirer dans la jungle, en terrain difficile. Il y aura obligatoirement des dégâts. Je veux que les canons soient en parfait état de marche quand ils arriveront à Mergui, et je ne fais pas confiance aux ingénieurs du cru pour effectuer les réparations nécessaires. Il s'agit après tout de l'armement français le plus sophistiqué. Je vous promets formellement que Dularic et ses hommes seront autorisés à revenir ici dès que leur mission sera accomplie. Je dispose de suffisamment d'hommes qui savent tirer. »
Phaulkon observa les tourments de Desfarges. « A moins, mon général, que vous ne trouviez l'idée d'une prison locale plus attirante, je suggère que vous informiez sans tarder le lieutenant Dularic que j'ai reçu de Mergui des renseignements secrets m'annonçant que les Anglais préparent une attaque et que nous avons besoin de ses hommes et de son artillerie ici de toute urgence. »
Desfarges resta un long moment silencieux. « Je ferai comme vous me le demandez, Votre Excellence », finit-il par dire.
39
Anthony Weltden, qui se promenait de long en large sur le pont du Curtana, s'étira et bâilla à s'en décrocher la mâchoire. Il prenait vraiment du bon temps. Sam White s'était révélé être un compagnon des plus sympathiques. Comme la plupart des rumeurs, celles qui couraient sur sa personne paraissaient extrêmement exagérées. Weltden n'était pas retourné sur son bateau pendant les trois dernières nuits, mais il était resté chez White. Il trouvait la compagnie des dociles Birmanes très agréable. La grande, plutôt bien en chair pour une Orientale, lui prodiguait un plaisir particulier. D'abord elle le déshabillait, puis, après l'avoir fait étendre sur le lit, elle sortait une bouteille remplie d'huile de noix de coco qu'elle faisait pénétrer doucement dans sa peau. Ses mains expertes qui se déplaçaient sur son corps l'excitaient et le détendaient tour à tour. Debout au-dessus de lui, les seins nus, sans éprouver la moindre honte, avec pour tout vêtement un sarong coloré soigneusement noué autour de la taille, elle était l'image même de la grâce féminine. Chaque fois qu'il lui adressait un sourire, elle le lui rendait et, lorsqu'elle voyait qu'il était excité au point que ce n'était plus agréable pour lui, elle dénouait son sarong et l'enfourchait lentement. Comme c'était merveilleux, songea-t-il, de combiner ainsi les affaires et le plaisir !
Deux jours plus tôt, il avait obtenu de White et de Burnaby une signature acceptant la proclamation. Ils avaient signé de bon cœur, sans la moindre objection : White avait fait remarquer en plaisantant que le pasteur ne pouvait guère conseiller à ses ouailles de signer si lui-même n'était pas de bonne volonté. Il n'épargnait visiblement aucun effort pour rassembler les divers Anglais et leur faire signer la proclamation — Weltden l'avait vu de ses propres yeux —, mais ils formaient un groupe si éclectique qu'il soupçonnait, bien que White jurât le contraire, que le maître du port n'avait pas la tâche aussi facile qu'il le laissait entendre. Weltden avait renouvelé son offre d'assistance, mais White l'avait déclinée en l'assurant qu'il pouvait régler la question tout seul.
Bientôt, il aborderait avec White le problème délicat de la reddition de Mergui aux Anglais. Yale lui avait accordé deux semaines pour mener l'affaire à bien : au bout de cinq jours seulement, les choses avaient bien avancé, même si certains de ses officiers, menés par Mason, estimaient qu'on ne pouvait pas faire confiance à White. Ils avaient présenté toute une série d'arguments, faisant remarquer qu'en plus des travaux de fortification les indigènes enfon-çaient de grands pieux en travers de l'embouchure du Tenasserim pour en bloquer l'entrée. Un autre officier rapportait avoir vu un groupe d'indigènes rassembler des bouteilles vides pour les remplir de poudre. Une fois allumées, elles pouvaient être lancées sur une cible avec un effet meurtrier. Le commis aux vivres avait signalé qu'il avait de plus en plus de difficultés à acheter du ravitaillement pour le Curtana parce que les indigènes emmenaient leurs vaches et tout autre bétail en dehors de la ville.
Weltden les avait écoutés attentivement mais n'avait rien vu de menaçant dans ce qu'il considérait comme des mesures défensives normales. Après tout, la nouvelle devait s'être répandue qu'une frégate armée d'une puissance étrangère était ancrée au port. Comment les indigènes pouvaient-ils juger si ses intentions étaient hostiles ou non ? Sam White en avait fait lui-même la remarque, et Weltden était enclin à le croire quand il affirmait qu'il n'arriverait aucun mal à quiconque paraissait être en termes amicaux avec lui.
Ce matin, dès qu'il était rentré de son séjour de trois jours chez White, Mason était venu le voir dans sa cabine pour en appeler à lui en privé.
« Je ne souhaite pas questionner vos ordres, mon capitaine, avait commencé Mason, mais vos officiers s'accordent pour dire que le seigneur White a l'intention de nous attaquer. J'estime qu'il est de mon devoir de porter leur point de vue, et le mien, à votre attention.
— Je connais déjà votre opinion, Mason, répondit Weltden avec lassitude. Avez-vous quelque chose de neuf à ajouter ?
— Oui, mon capitaine.
— Eh bien ?
— Nous aimerions vous signaler, mon capitaine, que si le seigneur White nous a envoyé hier son bateau-pilote pour nous guider jusqu'au port à travers la barre, son propre bateau, le Résolution, est toujours mouillé au large. Nous sommes les seuls à nous trouver au port. Même les trois corsaires siamois qui sont rentrés hier sont vite repartis. Nous sommes tous d'avis, mon capitaine, que le seigneur White s'assure de pouvoir s'enfuir rapidement après son attaque. Nous, en revanche, resterions coincés ici à la merci des marées et incapables de nous lancer à sa poursuite.
— Ou'est-ce que vous suggérez exactement, Mason ?
— Je suggère, mon capitaine, qu'en invitant le seul Curtana à entrer au port, le seigneur White donne l'impression que c'est nous qui préparons un acte d'agression. Nous sommes puissamment armés et la ville est maintenant à portée de canon. »
Weltden réfléchit un moment. « Que proposez-vous ?
— Nous emparer du Résolution, lui faire traverser la barre pour jeter l'ancre à côté de nous afin de pouvoir le surveiller, et continuer par la même occasion à afficher nos relations fraternelles avec le maître du port.
— La réquisition d'un navire ami ne serait guère un acte fraternel, Mason. La coopération dont le seigneur White a fait preuve jusqu'à présent à notre égard ne nécessite pas une mesure si sévère. » Elle n'arrangerait pas non plus les affaires de la Compagnie lorsqu'il aborderait avec White la question de la reddition de Mergui, se dit le capitaine.
« Nos ordres ne sont-ils pas, mon capitaine, de nous emparer des bateaux ennemis et de les prendre en otage jusqu'à ce que nos conditions aient été remplies ? » Pour la première fois, il y avait une note d'impatience non dissimulée dans le ton de Mason.
« Oui, si nous rencontrons une résistance, et je ne crois pas que ce soit le cas jusqu'à présent.
— Mais, mon capitaine, ne pouvons-nous pas au moins prendre quelques précautions ? Juste au cas où nos soupçons seraient justifiés... »
Weltden soupira en son for intérieur. Il lui faudrait faire une petite concession pour se débarrasser de Mason. « Je ne prendrai pas le risque d'offenser le seigneur White tant qu'il continue de se montrer des plus coopératifs, mais je promets de soulever la question du Résolution la prochaine fois que je le verrai. »
Mason bouillait. Comment le capitaine pouvait-il être si aveugle ? Sa vie de bâton de chaise lui avait-elle embrouillé le cerveau ? Mason décida de discuter de la situation avec les autres. S'ils étaient d'accord, ils pourraient prendre eux-mêmes les choses en main.
« Très bien, Mason, ce sera tout », dit Weltden en le congédiant.
Ivatt lançait à la ronde des regards déconcertés : le dock royal de Louvo grouillait d'activité. On harnachait un grand nombre d'éléphants de guerre, des officiers élégamment vêtus criaient des ordres et des dizaines de soldats et d'esclaves couraient en tous sens. La guerre avait-elle été déclarée ? s'interrogea-t-il, alarmé.
A l'entrée du palais de Phaulkon, même les gardes qui le reconnurent ne le laissèrent pas passer avant d'en rendre compte d'abord à leur maître. Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que l'un d'entre eux ne revînt au pas de course pour demander à Ivatt de le suivre.
Phaulkon était dans son bureau en train de débiter des ordres à Bashpool. Cependant, dès qu'on annonça Ivatt, il renvoya son secrétaire et se leva de son bureau. « Entre, Thomas, cria-t-il. J'avais peur que tu n'arrives pas à temps. Je suis si content !
— Que se passe-t-il ici, Constant ? Est-ce que tu essaies de m'impressionner en ayant l'air affairé ? »
Phaulkon rit. « Les événements me rattrapent,
Thomas. Tu auras besoin de toute ta bonne humeur quand je te dirai que tu arrives juste à temps pour faire demi-tour et rentrer directement à Mergui.
— Oh, non ! gémit Ivatt. Je dois être maintenant l'expert universel de cette étendue de jungle.
— C'est pourquoi je t'accompagne, Thomas. Je veux être avec le meilleur. » L'expression de Phaulkon devint sérieuse. « Ça se gâte à Mergui, ajouta-t-il. Ça se gâte sérieusement. Nous partons à l'aube.
— Tu es déjà au courant ? demanda Ivatt, l'air sincèrement étonné.
— Tu veux dire au sujet des Français ? Oui. Mais je te raconterai toute l'histoire une autre fois. Nous aurons tout notre temps pendant le voyage.
— Les Français ? Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Ivatt, l'estomac soudain noué.
— Les Français ont l'intention d'envahir Mergui, mon ami. Ils s'y rendent en bateau, nous devons donc arriver les premiers. A vrai dire, j'étais justement en train de me demander comment tu pouvais être au courant. Mais quoi de neuf de ton côté ? Nous n'avons pas beaucoup de temps, alors sois bref. Tu peux garder les détails pour plus tard.
— Eh bien ! Tout d'abord, Sam White n'a pas pris sa semonce trop au sérieux. Il manigance ses tours de vieux singe avec plus de brio que jamais. Il s'est emparé du Sancta Cruz à l'équipage duquel il a substitué le sien, et l'a envoyé à Atjeh pour vendre la cargaison d'origine. Le Résolution est prêt à lever l'ancre avec lui pour I Angleterre dès que le Sancta Cruz rentrera avec le butin.
— Quand celui-ci est-il attendu ? s'empressa de demander Phaulkon.
— D'un moment à l'autre, selon Davenport. S'il n'est pas déjà arrivé. En attendant, Yale a envoyé une frégate armée à Mergui pour arrêter tous les Anglais qui s'y trouvent. Il y a un nouveau décret du roi Jacques qui ordonne à tous ses sujets de rentrer immédiatement au bercail. » Voyant Phaulkon fron-cer les sourcils, il ajouta avec impertinence : « J'ai demandé la nationalité grecque. »
Phaulkon sourit de bon cœur. « Même les Turcs ottomans ne voudraient pas de toi ! Mais quand la frégate de Yale a-t-elle quitté Madras ?
— La veille de mon départ. C'est drôle, elle n'était pas à Mergui quand je suis arrivé. Il y a eu une tempête épouvantable durant la traversée, alors qui sait ce qui a bien pu lui arriver !
— Ça, c'est trop fort ! s'exclama Phaulkon. Comme si je n'avais pas déjà assez de problèmes à Mergui !
— Mais comment vont les choses ici, Constant ? Et à Ayuthia ?
— C'est une histoire plus gaie, Dieu merci. Ce médecin jésuite, le père de Bèze, est un génie. Il a énormément soulagé les souffrances de Sa Majesté. J'ai pris congé du roi ce matin. Sa santé est si bien rétablie qu'il a accepté de retourner à Ayuthia et de reprendre les rênes du gouvernement pendant mon absence.
— Est-ce que sa santé peut vraiment le lui permettre ? s'enquit Ivatt, inquiet.
— Tu ne le reconnaîtrais pas, Thomas. Il est presque redevenu lui-même. Je suis sûr qu'il ira bien jusqu'à mon retour. En attendant, selon les dernières rumeurs, le général Petraja se retire dans un monastère à Louvo. Je pense qu'il ne s'agit que d'une mesure temporaire, mais de toute évidence il juge prudent de se faire moine tant que la santé recouvrée de Sa Majesté met un frein à ses projets. Soit il va en profiter pour consolider son amitié avec le puissant supérieur, et rallier l'influent clergé à sa cause, soit il cherche un alibi pendant que ses camarades concoctent leurs plans dans le Sud. Mes espions me disent que c'est surtout Selim Yussuf qui est impliqué, mais le plan exact demeure secret. Je le ferai arrêter dès notre arrivée à Tenasserim. C'est apparemment là que se trouve sa base d'opération.
— Mais comment allons-nous parer une invasion française ? Tu dois avoir une grande confiance dans les fortifications en bambou de Mergui, Constant.
— J'ai pris des mesures, homme de peu de foi ! » Phaulkon sourit. « Les envahisseurs vont se retrouver face à leur propre artillerie. Dularic nous accompagne. »
Ivatt fixa son ami avec incrédulité. « Tu veux dire que tu as réussi à diviser les forces françaises ? De quel côté se trouve donc Desfarges ?
— Il est neutre. C'est un homme sincèrement déchiré. En ce moment, il retourne à Bangkok sous surveillance. Je n'attends pourtant aucun ennui de sa part. Je l'ai convaincu de la nécessité de maintenir le statu quo dans le reste du pays, d'autant plus que ses troupes ignorent tout de l'invasion de Mergui. Et je l'ai persuadé d'écrire une lettre intéressante que j'emporte avec moi.
— Je ne comprends pas.
— Je t'expliquerai tout pendant le voyage, Thomas. Je dois maintenant partir pour Ayuthia. Je veux faire mes adieux à Maria. Je passerai la nuit là-bas. Tu partiras d'ici à l'aube et tu me prendras au passage.
— Est-ce que je dois m'occuper de Sunida ce soir ?
— Ce ne sera pas nécessaire, Thomas, répondit Phaulkon en souriant. Mais je te remercie de ta sollicitude. J'ai déjà eu assez de mal à l'empêcher de venir à Mergui. Elle ferait probablement de toi ce qu'elle voudrait. C'est un risque que je ne peux pas prendre.
— Je pourrais toujours la distraire autrement.
— Je ne sais pas ce qui est le pire. Non, une bonne nuit de sommeil serait préférable, Thomas. J'ai comme l'impression que tu auras besoin de toutes tes forces quand nous atteindrons Mergui.
— Entendu, dit Ivatt en faisant semblant de bou-der. Je vais devoir une fois de plus la priver de mes charmes. »
Phaulkon quitta la pièce, un large sourire aux lèvres.
Anthony Weltden ne s'était pas trompé en ce qui concernait les efforts de White pour respecter la nouvelle proclamation. Dès le premier jour où il en avait entendu parler, White avait commencé à dresser la liste de tous les résidents anglais à Mergui : marchands, marins, officiers et ingénieurs. Environ soixante en tout. Il les avait pratiquement tous rencontrés à un moment ou à un autre. Il avait examiné la liste avec soin, médité longuement en se demandant qui serait prêt à signer la proclamation et qui risquait de s'y opposer. Il lui avait fallu plus de temps que prévu pour rassembler un groupe assez important. Certains étaient absents, et d'autres n'avaient tout bonnement pas répondu, comme s'ils eussent soupçonné quelque mauvais coup de sa part. Bien sûr, les rumeurs allaient bon train, et Dieu seul savait ce qu'ils avaient pu entendre.
Cinq jours plus tard, il était prêt à faire à Weltden une bonne démonstration. Le capitaine avait accepté de se joindre à lui le soir même pour le dîner, et White était impatient de le surprendre. Il fallait à tout prix qu'il convainquît Weltden de sa sincérité, qu'il lui fit baisser sa garde afin de le semer plus facilement sur le chemin de Madras. En effet, l'idée de comparaître devant le juge Yale avait commencé à lui plaire de moins en moins, d'autant que cet imbécile de Rodriguez n'avait pas réussi à obtenir la troisième signature, celle de — qui l'eût cru ? — Hassan, le plus poltron des trois. Il s'occuperait de ce renégat impudent quand il en aurait, ou s'il en avait, le temps.
White calcula que, s'il payait la totalité de la compensation et que sa conduite demeurât constamment exemplaire, il n'y aurait peut-être pas un tel tollé contre lui lorsqu'il fausserait compagnie à Weltden. Et s'il adoptait ensuite un profil bas en Angleterre, peut-être l'histoire finirait-elle par être oubliée. Mais il était plus que jamais pressé de quitter Mergui au plus vite en compagnie de Weltden. L'évidente collusion de Davenport avec Ivatt aggravait désormais sa hantise d'être impliqué par l'enquête inévitable au sujet de la position du Sancta Cruz. Dieu merci, le Sancta Cruz — ou du moins son retour — était un exploit dont Davenport n'était pas au courant ! Il pouvait cependant avoir fourni à Ivatt pas mal de renseignements dommageables. Il avait bien entendu nié être à la solde d'Ivatt, mais White n'avait pas l'intention d'attendre pour découvrir si les protestations d'innocence de son secrétaire étaient vraies. Plus immédiatement, même si Jamieson et son équipage étaient bien rentrés à bord du Résolution, il y avait toujours le risque que l'un d'entre eux — après un petit verre de trop — laissât échapper quelque chose devant un membre de l'équipage du Curtana. White commençait à avoir l'impression d'être un jongleur qui a lancé trop de balles en l'air : à tout moment, il risquait d'en recevoir une en pleine figure.
Au coucher du soleil, ce soir-là, s'était réuni au domicile de White le groupe d'Anglais le plus hétéroclite — la moitié environ du total convoqué — jamais vu ensemble à Mergui. Ils attendaient sur la vaste terrasse et se répandaient dans le jardin. Aidé de trois de ses employés qu'il avait fait venir pour maintenir l'ordre, White leur lut la proclamation. Il essaya de tranquilliser les esprits en déclarant qu'ils n'avaient rien fait de mal et qu'ils n'enfreindraient la loi que s'ils refusaient de signer les listes. II n'y avait rien à craindre. Le nouveau roi avait décidé, pour le bien de son pays, que ses sujets devaient cesser de servir des princes étrangers. Ledit n'était pas rétroactif : ils ne seraient punis que s'ils omettaient à l'avenir de respecter les nouvelles règles. Le capitaine Weltden de la Compagnie anglaise des Indes orientales serait là sous peu pour répondre à toutes leurs questions.
Quand le groupe du Curtana arriva, Weltden fut agréablement surpris de trouver un si large rassemblement pour accepter la proclamation. Les hommes s'empressèrent autour de lui.
« Est-ce qu'on a déclaré la guerre au Siam ? demanda un barbu avec inquiétude.
— Quand au plus tôt devons-nous partir pour Madras ? demanda un autre d'un air embarrassé.
— On ne va pas nous mettre en prison là-bas, hein ?
— Ou dans des camps de travail ?
— Pourquoi ne pouvons-nous pas retourner directement en Angleterre ?
— Qui paiera notre traversée ? »
Weltden leva la main pour demander le silence. « Vous êtes tous priés de vous présenter au quartier général de la Compagnie à Madras. J'emmènerai certains d'entre vous avec moi sur le Curtana pendant que le reste partira avec le seigneur White à bord du Résolution. Personne n'aura à payer la traversée. Nous partirons dès que le reste de vos compatriotes seront venus ajouter leur nom à la proclamation. Vous devez leur dire qu'il n'y aura pas de représailles, que personne ne sera poursuivi. Au contraire, vous serez chaleureusement accueillis à Madras. »
Il y eut un murmure général, puis, lentement, les hommes se mirent à former de longues files. Un par un, ils s'avancèrent pour signer la proclamation, certains mettant leur nom, d'autres, incapables d'écrire, traçant une croix à côté de laquelle un compagnon plus instruit inscrivait leur nom.
Weltden continuait de répondre aux questions au fur et à mesure que les colonnes diminuaient. Il arborait une satisfaction marquée. Trente-six hommes au total signèrent la proclamation. Quand le dernier des signataires fut parti, il remit la liste à l'un de ses officiers — Mason était resté sur le Curtana — et tous rejoignirent alors White sur la terrasse, où ils acceptèrent volontiers les rafraîchissements offerts par leur aimable hôte. Encore une joyeuse soirée en perspective, se dit Weltden.
40
A peu près au même moment où les Anglais se rassemblaient au domicile de White à Mergui, un immense cortège quittait Ayuthia et se dirigeait vers l'intérieur des terres pour entreprendre la difficile traversée de l'isthme, couvert d'une végétation épaisse, qui sépare le golfe du Siam du golfe du Bengale. Un bataillon de deux cent cinquante éléphants de guerre, chacun portant deux soldats, un mahout et un esclave, progressait en file indienne le long des étroits sentiers de jungle, tandis que l'importante escorte de soldats et d'esclaves de Phaulkon leur emboîtait le pas. Phaulkon lui-même avançait au milieu du cortège sur un magnifique éléphant somptueusement caparaçonné, le plus grand du troupeau, dans un hoddah fermé par quatre montants sculptés et recouvert d'un dais doré pour le protéger du soleil. Derrière lui et son escorte, venaient le lieutenant Dularic et ses douze bombardiers. Autant d'éléphants mâles, les plus forts du troupeau, tiraient les chariots renforcés transportant l'artillerie française la plus moderne. Malgré l'énormité du poids, les gigantesques pachydermes avaient l'air d'enfants tirant un jouet au bout d'une ficelle. Leur allure pesante, régulière, ne ralentirait guère le cortège, en tout cas pas avant que les sentiers de jungle n'aient pris fin. Derrière eux, des dizaines d'esclaves portaient les effets personnels de Phaulkon ainsi que son palanquin préféré, au cas où l'envie le prendrait de changer de rythme au cours du voyage. Venaient enfin des chariots remplis de provisions et cent gardes qui fermaient la marche.
Dans chaque village traversé, la population locale, intimidée par le passage d'un potentat si élevé, tombait ventre à terre. Les chefs de village offraient leurs victuailles les plus fines et leurs biens les plus précieux à l'illustre Pra Klang, mais les principaux lieutenants de Phaulkon les remerciaient de bonne grâce et poursuivaient leur chemin, expliquant que Son Excellence était pressée d'arriver à Mergui. Même les lions et les éléphants sauvages semblaient impressionnés par le faste du cortège et s'abstenaient d'attaquer : ils se contentaient d'émettre des rugissements et des barrissements inquiétants en rôdant la nuit aux alentours des immenses campements.
Le quatrième jour, au lever du soleil, les hommes montèrent à bord d'une flottille de cent cinquante pirogues qui avaient été réquisitionnées par un groupe de reconnaissance. Ce fut là qu'hommes et bêtes se séparèrent : les premiers prirent l'itinéraire sur le fleuve, plus court et plus facile ; les éléphants et leurs mahouts continuèrent par la voie de terre sur une piste semée d'embûches et rarement utilisée à travers la jungle. Bien que Phaulkon les eût mis en garde contre les difficultés d'un tel voyage, Dularic et ses hommes insistèrent pour continuer également à dos d'éléphant afin de veiller au bon transport des canons. Le courageux Dularic paraissait presque euphorique à l'idée d'être le premier Européen à entreprendre la traversée de cette portion de jungle. Ils mettraient peut-être deux ou trois jours de plus pour se frayer un chemin à travers la forêt vierge, mais ils finiraient par rejoindre le reste de l'expédition à Tenasserim. C'était le point de rencontre, fixé d'avance, à partir duquel, dans une semaine environ si tout allait bien, le Grand Barcalon et sa suite feraient leur entrée à Mergui en grande pompe.
Le lendemain soir de la signature de la proclamation, le capitaine Weltden se rendit seul au domicile de White pour aborder en privé avec lui la question de l'avenir de Mergui. Il faudrait de toute évidence quelques jours de plus pour persuader le reste des Anglais d'ajouter leur nom à la proclamation, mais White avait donné des signes de bonne foi suffisants. Il était temps maintenant de s'assurer de sa position exacte sur la question de Mergui.
Weltden s'installa sur une chaise de la terrasse et accepta un verre d'arak. Il lança un regard à l'océan miroitant. Dans quelques instants, il y aurait un autre coucher de soleil splendide.
« Mon cher Samuel, dit Weltden, j'ai une requête à vous présenter.
— Je vous en prie. Vous n'avez qu'à demander.
— Mes officiers et moi-même sommes inquiets que la présence du Curtana, si près du rivage, avec ses batteries dirigées sur Mergui, puisse donner naissance à quelque malentendu chez les indigènes. Je remarque également que vos trois sloops, qui ne sont rentrés que récemment, sont déjà repartis. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir donner l'ordre au Résolution de jeter l'ancre à côté du Curtana, en gage de solidarité. Cela constituerait un signe évident de notre amitié que tout Mergui pourrait voir. »
Weltden crut voir une ombre traverser le visage de White, mais l'instant d'après elle avait disparu.
« Ce sera un privilège, Anthony, pour le Résolution de mouiller à côté du Curtana. Après tout, nous sommes maintenant des navires jumeaux. Vous pouvez considérer que c'est déjà fait. Je m'en occupe dès que j'ai un moment.
— Merci. Je vous en suis reconnaissant. Je dois dire que vous vous êtes montré des plus coopératif du début jusqu'à la fin. » Il examina attentivement White. « Ce qui m'amène à un autre point. Je devrais tout d'abord vous avouer que certains de mes officiers ont émis des doutes quant à vos intentions. Inutile de dire que je ne les partage pas. En fait, je leur ai déclaré que j'apporterai la preuve de votre intégrité une bonne fois pour toutes. »
White parut surpris d'apprendre les soupçons des officiers. « Vous pouvez être assuré que je ferai tout ce que vous me direz pour les tranquilliser. On ne doit pas laisser de si fâcheux malentendus tourner au vinaigre ! »
Weltden attendit que les serviteurs aient fini de verser une autre boisson. Puis il se pencha en avant d'un air confidentiel.
« Samuel, je vais vous demander quelque chose. » Il marqua un temps pendant que White l'observait aimablement. « Au nom de Sa Majesté le roi Jacques d'Angleterre, je vous prie de livrer Mergui aux Anglais. »
Le sourire de White s'altéra, puis disparut complètement. « Je crois que vous devriez vous expliquer.
— Bien sûr. La Compagnie anglaise des Indes orientales s'inquiète de l'essor soudain des ambitions françaises dans la région. Elle craint que Mergui ne tombe aux mains des Français. Tant que c'est une enclave siamoise, il n'y a bien entendu pas de problème, mais maintenant que les rumeurs portant sur une importante force navale française sont confirmées, les perspectives sont différentes. La Compagnie a pensé qu'en tant qu'Anglais occupant un poste influent ici, vous pourriez peut-être voir l'avantage de... euh... de guider Mergui vers des mains anglaises plutôt que françaises. »
White leva la main. « Vous devez vous rendre compte, Anthony, que bien que j'aie signé de bon cœur la proclamation royale je n'en suis pas moins redevable envers mes ex-employeurs. Il ne serait guère digne d'un gentleman — si je puis me qualifier ainsi — de poignarder son ancien bienfaiteur dans le dos. Je ne peux guère livrer à une puissance étrangère un port qui m'a été remis en toute confiance. Même si cette puissance est l'Angleterre. » Il sourit. « Je ne voudrais pas justifier la piètre opinion que vos officiers se font de moi.
— Je comprends et respecte votre position, Samuel. Mais, mis à part l'aspect moral, y aurait-il d'autres considérations ? »
White réfléchit à la question. « Eh bien ! Il y aurait de toute évidence quelques considérations pratiques.
— Lesquelles ?
— Par exemple, bien que je sois moi-même prêt une fois de plus à servir les intérêts de mon pays, le Siam me collerait une étiquette de traître sur le dos si je devais entreprendre ce à quoi vous songez. Ma tête serait mise à prix et il me faudrait examiner quelle protection la Compagnie est disposée à m'offrir. Il y a une grande différence entre obéir à la nouvelle proclamation de mon roi et commettre un acte de trahison envers mes anciens maîtres. » Il marqua un temps. « Dans ces circonstances, je n'aurais guère envie de séjourner, même brièvement, à Madras, qui est trop proche du Siam à mon goût. Je ne me sentirais vraiment en sécurité qu'en Angleterre. »
Les perspectives n'avaient pas du tout l'air mauvaises, pensa Weltden avec satisfaction. Les conditions implicites de White relevaient tout à fait de son autorité. « Et si je vous promettais formellement que toutes vos conditions seront remplies ? dit-il.
— Il ne peut s'agir que d'hypothèses, Anthony, tant que les obstacles moraux subsistent. »
Weldten le regarda fermement. « Bien sûr. Parlons des hypothèses. Et si vous fermiez les yeux pendant que je m'occupe de Mergui ? Je ne vois aucun obs-tacle à ce que vous regagniez l'Angleterre à bord du Résolution, avec un sauf-conduit de la Compagnie.
— La prémisse morale resterait malheureusement inchangée.
— Même si le sauf-conduit devait inclure une discrétion absolue quant à la nature et au contenu de la cargaison du Résolution ? Et l'immunité contre toute poursuite une fois en Angleterre ?
— Qui voudrait se retourner contre un pays qui l'a disculpé de tout crime pour en embrasser un autre qui le jugerait ?
— Exactement. Comme je vous l'ai dit : immunité contre toute poursuite.
— Et Madras ?
— Il ne serait pas nécessaire de s'arrêter à Madras. »
White se contint. Ne se montrait-il pas trop enthousiaste trop tôt ? Il n'arrivait pas à croire à sa chance. A moins peut-être que Weltden ne fût simplement en train de le mettre à l'épreuve.
« Je n'ai pas du tout peur des tribunaux anglais, vous comprenez. J'ai en ma possession des preuves plus que suffisantes pour montrer sans le moindre doute que Coates a agi entièrement seul. Mais ma conscience ne m'autoriserait pas à rester les bras croisés pendant que vous mettez à sac mon bien-aimé Mergui.
— Je n'aurai pas besoin de le mettre à sac si vous me le remettiez pacifiquement. J'ai vu quel grand respect les indigènes vous portent, Samuel. Si vous leur expliquiez la menace française et le fait que les Anglais et les Siamois sont alliés... »
White hocha la tête. « Je crains de ne pas...
— Pourquoi ne pas y réfléchir avant de prendre une décision définitive ? » s'empressa d'ajouter Weltden.
White dissimula son euphorie. « Très bien, j'accepte d'y réfléchir.
— Parfait, peut-être pourrons-nous en reparler demain. A propos, je voulais vous demander : est-ce que votre secrétaire est revenu ? »
White fut pris au dépourvu. Un instant, il ne put se rappeler ce qu'il avait dit exactement à Weltden à son sujet.
« Vous voulez dire Davenport ? »
Weltden le regarda bizarrement. « Oui, votre secrétaire. N'est-il pas parti réprimer une émeute ?
— Oh ! Oui, à Tenasserim. Euh... il n'est pas encore rentré. Vous aviez besoin de quelque chose ? »
Weltden sourit. « J'allais juste faire appel à son aide pour vous convaincre de coopérer avec nous, c'est tout. »
White dissimula son soulagement en prétendant être horrifié. « Oh ! A votre place, je n'en ferais rien. Il est si comme-il-faut. Il serait terriblement choqué. Je vois que je vais devoir le tenir éloigné de vous, dès son retour. » Il leva son verre. « Buvons au prochain beau coucher de soleil ! » Il se leva et admira l'horizon où les derniers rayons de soleil embrasaient le ciel nocturne d'orange et de vermillon. Comme il regardait en direction de la mer, sa bouche s'ouvrit toute grande. « Que diable... »
Weltden le rejoignit et suivit son regard. « Bon Dieu, s ecria-t-il. Ce n'est pas possible !
— Si », fit White qui se tourna brusquement vers lui avec une expression de profonde suspicion dans le regard.
« Avez-vous, euh... Avez-vous donné l'ordre à votre bateau de manœuvrer ? bégaya Weltden tandis que l'horrible vérité commençait à se faire jour en lui.
— Bien sûr que non, mon capitaine, comment l'aurais-je pu ? Vous venez de me le demander vous-même, il y a quelques instants seulement.
— Croyez-vous que votre équipage ait pu le déplacer pour une raison quelconque ?
— Non, répondit White d'un ton brusque. A part
Coates, mes hommes ne désobéissent jamais à mes ordres.
— Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Si vous voulez bien m'excuser, je retourne immédiatement sur le Curtana pour enquêter.
— J'attendrai votre retour », dit White, froidement.
Selim Yussuf avait du mal à dormir. Son messager lui avait signalé que le bateau du Shahbandar, le Résolution, s'était rangé à côté du Curtana. Il s'était faufilé dehors au crépuscule et avait constaté le fait de ses propres yeux. Cela devait vouloir dire que l'attaque ne saurait tarder. Les deux collaborateurs infidèles ouvriraient le feu sur la ville tandis que leurs frères farangs à terre prêteraient main-forte à cette trahison. Tout le monde savait que les farangs s'étaient rendus en masse au domicile du Shahbandar pour être mis au courant du plan d'attaque.
Elle était loin, l'époque où Selim et les autres croyaient que le Curtana était venu punir le Shahbandar renégat. Peut-être avait-ce été son intention à l'origine, mais il était devenu évident que les deux hommes avaient conclu un marché. Le bruit courait que le roi farang avait donné ordre à tous ses sujets de rentrer au pays. Il ne faisait aucun doute que ce porc de Shahbandar avait accepté de participer à la prise de Mergui en échange de l'absolution de la Compagnie pour ses actes de piraterie dans le golfe. Il avait vendu son âme au diable.
L'inquiétude minait Selim et le manque de sommeil lui avait mis les nerfs à fleur de peau. Chaque soir de la semaine précédente, à la faveur de l'obscurité, il s'était glissé dehors pour ourdir son plan. Ses hommes étaient presque prêts. Ils connaissaient l'adresse exacte de tous les résidents anglais de Mergui, l'heure à laquelle on pouvait les trouver chez eux, et ils avaient fait passer le mot dans la population. Comme il aurait souhaité pouvoir les écraser tout de suite au lieu de devoir attendre que les bateaux farangs tirent les premiers ! Mais le sort des chefs de la rébellion macassar le retenait : il savait qu'il ne pouvait pas se permettre d'être considéré comme l'agresseur. Lorsque les autorités à Ayuthia entreprendraient, comme c'était à prévoir, une enquête approfondie sur les événements qui allaient bientôt avoir lieu, il devrait être à même de montrer que la ville avait agi pour se défendre. Après tout, le Shahbandar était toujours le représentant légal du pouvoir, le délégué officiel de Sa Majesté. Ce n'est que lorsqu'il aurait bel et bien tiré sur la ville qu'un soulèvement des indigènes contre leurs oppresseurs farangs pourrait être justifié. En attendant, on ne pouvait rien faire pour les empêcher de se préparer.
Selim eut un mouvement de recul à l'idée de l'étendue des dégâts que la première salve des armes monstrueuses à bord des bateaux allait peut-être causer avant que ses hommes ne puissent riposter. Aussi bien préparés fussent-ils, il y aurait obligatoirement un intervalle entre la première salve et les représailles, des moments cruciaux avant qu'ils n'aient accompli leur tâche et ne soient prêts à se replier dans les collines à l'abri des canons. Si l'ennemi restait à bord, il tirerait sur une ville désertée, et s'il s'aventurait à terre, il serait submergé par le nombre. De plus, les indigènes pourraient jeter leurs bouteilles explosives à une distance presque aussi grande et dans un but aussi meurtrier que ces terribles armes à feu farangs.
Ce seraient les indigènes mêmes que le Shahbandar avait entraînés à défendre la ville, ceux qu'il croyait être de son côté, qui se retourneraient contre lui. C'étaient les Birmanes qui avaient réussi ce coup, aidées en cela par les rumeurs, dont le moindre indigène avait eu vent, qui couraient sur le Shahbandar et le capitaine anglais : les deux compères passaient toutes leurs nuits ensemble à faire la noce jusqu'à l'aube. Ces filles de joie, régulièrement convoquées au domicile du Shahbandar, avaient confirmé que les deux hommes étaient en termes des plus amicaux et se plongeaient ensemble dans la lecture des cartes de la région. Poussée un peu par Selim, l'une d'elles, moins timide, avait divulgué qu'avec ses compagnes elles avaient reçu l'ordre de se coucher nues dans les différents recoins de la pièce, chaque fille représentant un haut lieu de la ville. On l'avait personnellement désignée comme la forteresse et les deux hommes s'étaient attaqués à elle en même temps. Ils avaient ri à gorge déployée, prétendant donner l'assaut à ses contreforts et escalader ses remparts. Ce détail grivois, grossi à force d'être raconté, finit de convaincre la population indigène que les deux hommes étaient vraiment de mèche. Il se répandit comme une traînée de poudre, et les rires bruyants qui s'échappaient la nuit de la maison du Shahbandar permirent de le confirmer.
Comme il était agité ce soir, malgré son épuisement ! Il avait fait l'aller et retour jusqu'à Tenasse-rim, douze heures de voyage, sans presque prendre de repos. Mais maintenant au moins toutes les issues étaient bien gardées. Ses frères pusillanimes du conseil avaient enfin accepté de prendre des mesures concrètes. Avec leur autorisation écrite, il avait pu faire couper la route menant à Ayuthia. Un gros cordage de chanvre barrait le fleuve au-delà de Tenas-serim et deux postes de sentinelles, dotés chacun d'une douzaine d'hommes armés, avaient été installés de chaque côté du fleuve. Tous ceux qui se rendaient à Ayuthia, ou en venaient, seraient désormais arrêtés et fouillés, et personne ne serait autorisé à passer sans une très bonne raison. Le Shahbandar et ses camarades ne pourraient pas envoyer de faux rapports à Ayuthia, ni les farangs qui auraient par miracle échappé au massacre s'enfuir dans cette direction.
Selim se coucha sur le côté et essaya une nouvelle fois de trouver le sommeil.
41
« Pourquoi diable avez-vous fait ça, Mason ? Etes-vous devenu fou ? Vous rendez-vous compte que vous avez peut-être saboté des négociations extrêmement délicates ? » Weltden était blême. « Je vous traduirai en cour martiale pour cela, je vous le promets ! Et quittez ce petit sourire satisfait avant que je ne prenne la loi en main. » Us se trouvaient dans la cabine du capitaine et les poings de Weltden étaient toujours serrés, comme ils l'avaient été depuis le début de l'entretien.
Mason avait volontiers reconnu que lui et deux jeunes officiers répondant aux noms de Weld et Hoddy avaient pris douze hommes avec eux pour monter à l'abordage du Résolution, pistolet au poing. Ils s'étaient emparés du navire au nom du roi Jacques d'Angleterre. Le capitaine, semblait-il, était à terre et l'équipage avait été pris au dépourvu au point de n'opposer aucune résistance. Us avaient été obligés de lever l'ancre et de traverser la barre pour s'amarrer bord à bord avec le Curtana. Dès que Mason et ses hommes furent de retour sur le Curtana, l'officier de service s'était rendu à terre pour chercher des instructions auprès de White. Weltden se rappela en effet avoir vu un canot gagner le rivage alors que lui-même regagnait le Curtana.
« Eh bien ! Mason, n'avez-vous rien à dire pour votre défense ?
— Non, mon capitaine, j'ai fait ce que j'ai cru juste. »
Weltden tapa du poing sur la table.
« Qui est-ce qui commande ici, à votre avis, lieutenant Mason ? Vous viendrez avec moi ce soir, ainsi que Weld et Hoddy, pour présenter vos excuses au seigneur White. Espèce de crétin ! Maladroit ! J'avais déjà obtenu l'accord de White pour manœuvrer le Résolution. Exactement comme j'avais dis que je le ferais. Aviez-vous oublié ?
— Je n'avais pas oublié, capitaine. J'ai simplement pensé que ce ne serait pas pour vous une priorité. Nous avons voté, et...
— Vous avez fait quoi, Mason ? tonna Weltden. Ce n'est pas un parlement, ici, c'est la marine royale, la meilleure du monde, avec un système hiérarchique conçu pour que des subordonnés comme vous ne prennent pas de responsabilités qu'ils sont incapables d'assumer ! Vous êtes relevé de vos fonctions jusqu'à plus ample informé, Mason. Vous... »
On frappa à la porte.
« Qui est-ce ?
— Je suis désolé de vous déranger, mon capitaine. C'est Malvern, l'officier de quart.
— Oui?
— Il y a un message du Résolution. Il vient d'être remis. J'ai pensé que c'était peut-être urgent.
— D'accord, Malvern, apportez-le. »
La porte de la cabine s'ouvrit précautionneusement : un jeune officier au visage rouge salua et tendit une lettre à Weltden qui en brisa le sceau. Il pâlit en la lisant.
« Ce sera tout, Malvern.
— Oui, mon capitaine. » Le jeune officier salua et tourna les talons.
Weltden, qui retrouvait ses couleurs, lança un regard furieux à Mason.
« Disparaissez, Mason ! Immédiatement ! »
Mason haussa les épaules et partit. Weltden relut une fois de plus la lettre puis posa ses bras sur la table et y enfouit sa tête. Samuel White s'excusait de
ne pas pouvoir voir le capitaine ce soir. Il était indisposé.
Le Gaillard et ses six cents tonneaux remontaient la côte occidentale du Siam pour la dernière partie du voyage jusqu'à Mergui. Le capitaine Saint-Clair se tenait sur le gaillard d'arrière d'où il admirait le magnifique paysage. Le rivage était boisé et accidenté et, çà et là, des rubans de sable blanc mordaient sur le vert des forêts. Ils venaient de passer une belle île que l'on appelait Junkceylon ou encore Phuket, entourée de rochers qui jaillissaient de l'océan comme une armée de monolithes et d'une eau claire couleur de saphir. De temps à autre, des chapelets d'îles ponctuaient le rivage, avec des étendues de sable vierge miroitant sous la lumière du soleil. Ils se dirigeaient maintenant vers le nord, vers le groupe d'îles dont il avait retenu le nom exotique aperçu sur des cartes portugaises : les îles Badracan et Pulo-Tavay, au sud de Mergui. Le bois de leurs forêts épaisses avait la réputation de convenir à la construction des bateaux, et M. du Boullay avait demandé un rapport à ce sujet. Saint-Clair soupira. Si les îles ressemblaient un tant soit peu à Phuket, il n'aurait aucun mal à s'y attarder une fois que la province de Tenasserim aurait été proclamée territoire français et que le chef d'escadre de Vaudricourt serait installé comme gouverneur de Mergui.
Saint-Clair avait fait bonne route. Les vents avaient été favorables. Le Gaillard avait quitté Songkhla il y avait exactement trois semaines et demie et, si les cartes portugaises étaient exactes, il devait atteindre Mergui dans quatre ou cinq jours, avec presque une semaine d'avance.
Saint-Clair contempla de nouveau la côte luxuriante, s'émerveillant de la profusion de golfes et de criques avec par endroits une rivière sinueuse dont l'estuaire venait entailler le littoral. Puis il descendit faire son rapport au chef d'escadre. Le séjour à Bangkok, les fraîches brises marines et le calme des eaux côtières avaient fait merveille sur le moral des hommes, qui était excellent. Avec un peu de chance, il n'y aurait pas de bataille pour Mergui. L'impressionnante allure de son vaisseau de guerre, avec ses cin-quante-deux gueules de canon sortant de ses flancs, devrait décourager la garnison la plus déterminée.
Saint-Clair priait pour que tout se passât pacifiquement. Car si Mergui avait autant de charme que le reste du Siam et que les habitants ne fussent pas hostiles, ce serait indubitablement l'affectation la plus agréable de sa carrière.
La suite de Phaulkon passa la nuit sur le fleuve en face du minuscule hameau de Jelinga. Le chef local, bouleversé par l'honneur de recevoir le Pra Klang, avait insisté pour laisser à Phaulkon sa petite maison sur pilotis pendant que lui-même dormait par terre sous le plancher surélevé. Ses filles intimidées, la bouche rougie par le bétel, s'étaient montrées aux petits soins pour Phaulkon et avaient tué leur dernier poulet avant que Phaulkon eût pu les arrêter. Pour cette petite communauté de paysans, c'était un honneur qui serait relaté de génération en génération. De mémoire d'homme, aucun Pra Klang ne leur avait jamais rendu visite.
Phaulkon se leva avant l'aube et cacha deux ou trois pièces d'or sous un tapis : la famille du chef ne les découvrirait qu'après son départ, quand il serait trop tard pour protester. Il se lava dans le fleuve pendant que ses esclaves guettaient les crocodiles. Lentement, l'immense cortège de bateaux ancrés à divers intervalles au milieu du fleuve s'anima.
Ces deux derniers jours, Phaulkon avait voyagé avec Ivatt à son côté, et les deux hommes n'avaient cessé de parler, se rappelant les événements passés et s'interrogeant sur ceux qui les attendaient. Mais ce matin-là, lorsqu'ils partirent aux premières lueurs de l'aube, surprenant même les oiseaux et les singes dans leur sommeil, Phaulkon était d'humeur solitaire. Il regardait autour de lui avec un effroi mêlé de respect et d'admiration. Il y avait quelque chose d'envoûtant dans le spectacle à l'aube d'un fleuve de jungle, enseveli sous une légère brume, tandis que grenouilles et cigales donnaient la sérénade. C'était une scène qui semblait renvoyer aux premiers âges, ressusciter quelque magie primitive. Il aurait voulu que Sunida fût à son côté pour partager avec lui cette beauté. Il pensa aussi à Maria.
Elle venait de rentrer de l'orphelinat quand il était arrivé à Ayuthia pour lui faire ses adieux. Sa grossesse était visible ; Maria faisait ouvertement et fièrement allusion à l'héritier qui serait propriétaire, dans la France catholique, de milliers d'arpents accordés gracieusement par le roi Louis en personne.
Il lui avait parlé des derniers événements de Mergui et expliqué qu'il lui fallait s'y rendre. Son front s'était plissé lorsqu'elle lui avait dit : « J'ai peur pour votre sécurité, Constant. Je n'ai jamais eu confiance en Samuel White. Ne vous ai-je pas mis en garde contre lui à maintes reprises ? »
Il l'avait regardée avec affection et respect. Leurs relations étaient devenues, depuis peu, beaucoup plus sereines.
« Vous m'avez bien mis en garde, Maria, et vous aviez raison. Je l'ai toléré à cause de son frère George et je lui ai donné toutes les chances par esprit de charité.
— Il ne s'agissait pas de charité, Constant, mais du remboursement d'une dette. Et maintenant cette dette est plus qu'annulée. Promettez-moi que vous vous en tiendrez là.
— Vous avez ma parole, Maria. »
Il l'avait regardée pendant qu'elle lui faisait ses adieux, les mains délicatement croisées devant son ventre : « Que Dieu vous accompagne, Constant, et revenez-moi bientôt. »
Une grosse branche sombre glissa de la berge dans l'eau. D'autres la suivirent. Quels sombres prédateurs le guettaient à Mergui ? Il le saurait assez tôt. Dans trois jours, ils atteindraient Tenasserim. Là, en attendant l'arrivée des éléphants, il organiserait une opération de reconnaissance dans Mergui.
42
Samuel White fit attendre Weltden deux jours entiers. Le troisième jour, il envoya au Curtana un message dans lequel il invitait le capitaine à dîner le soir même à terre. Il avait calculé que Weltden voudrait alors avoir à tout prix une réponse à son offre et que cela devrait le rendre plus accommodant. En effet, White souhaitait apporter certaines modifications à la proposition de Weltden. Il avait passé son temps à solliciter des signatures supplémentaires pour la proclamation, et il en avait maintenant dix de plus qui contribueraient à impressionner Weltden et, il l'espérait, feraient office d'argument pour négocier. L'attente n'avait pas davantage fait plaisir à White qu'à Weltden : le premier était de plus en plus impatient de quitter Mergui avant que ses crimes ne le rattrapent, et le second voulait des résultats concrets avant l'arrivée de Yale. Mais White avait jugé qu'un intervalle de deux jours était un élément indispensable à sa stratégie.
Tandis qu'il se tenait sur sa terrasse, le regard fixé sur l'océan, il s'imagina à bord du Résolution à destination du cap de Bonne-Espérance et de l'Angle-terre. Si seulement cela pouvait arriver demain ! Il devait convaincre Weltden d'accepter ses conditions sans discuter. Il surveilla le sentier qui menait à sa maison. Aucun signe de mouvement. Weltden était-il délibérément en retard ? Ou avait-il décidé de ne pas venir du tout ?
Le soleil se couchait vite et bientôt White ne distingua plus le chemin dans la colline. Furieux, il lâcha un juron et retourna dans son bureau pour ruminer une fois de plus ses projets. Il allait peut-être devoir les modifier à nouveau.
Le bateau de tête ralentit son allure et le pilote se leva en clignant des yeux. Puis il leva un bras en l'air. Le long cortège s'arrêta.
Le pilote continuait à regarder fixement devant lui. Une grosse corde de chanvre barrait le fleuve : elle était attachée au tronc épais de banians sur chacune des deux rives. De part et d'autre, il y avait ce qui semblait être des postes de sentinelles. Le bateau de Phaulkon vint se ranger près du bateau de tête. « Que se passe-t-il ? demanda-t-il.
— Puissant Seigneur, moi, un simple cheveu, je n'en suis pas sûr. On dirait une sorte de poste de contrôle. »
A cet instant précis, la vague silhouette d'un soldat sortit de l'une des cabanes et cria quelque chose. Mais les mots étaient indistincts.
« Vous feriez mieux d'aller voir, dit Phaulkon à l'officier. Mais, soyez prudent. Evitez de révéler mon identité.
— Puissant Seigneur, je reçois vos ordres. » Le bateau de tête s'éloigna.
Phaulkon attendit en silence. Ivatt était assis à son côté. Deux rameurs tâchaient de maintenir le bateau sur place tandis que deux autres étaient prosternés devant le puissant Pra Klang.
Quelques minutes plus tard, le bateau de tête revint.
« Eh bien ?
— Puissant Seigneur, ils disent que le fleuve est coupé. Nous devons rebrousser chemin.
— Coupé ? Ont-ils donné une raison ?
— Puissant Seigneur, non.
— Vous n'avez pas demandé pourquoi ?
— Puissant Seigneur, moi, un simple cheveu, c'est ce que j'ai fait. Ils m'ont répondu de retourner d'où je venais.
— Ont-ils demandé qui vous étiez ?
— Puissant Seigneur, oui. Moi, la poussière de vos pieds, j'ai répondu que nous étions des marchands d'Ayuthia.
— Ils étaient combien ?
— Puissant Seigneur, moi, un simple cheveu, j'ai compté une douzaine d'hommes rien que de ce côté du fleuve. Ils étaient tous armés. J'ai vu deux ou trois armes à feu et beaucoup de harpons et d epées.
— Vous ont-ils menacé ?
— Puissant Seigneur, pas vraiment. Mais j'ai senti qu'ils l'auraient fait si je leur avais désobéi.
— Très bien. Nous allons essayer un autre stratagème, Thomas, dit-il en se tournant vers Ivatt. Est-ce que tu as ton chapeau officiel ?
— Je ne me déplace jamais sans mon cône, lança Ivatt d'un air malicieux. Il insuffle la crainte de Dieu à la plupart des créatures vivantes, y compris quelquefois aux animaux.
— Espérons que ses pouvoirs sont intacts. Mets-le et va dans le bateau de tête. Précise à cette sentinelle que tu es un mandarin d'Ayuthia en mission royale à Golconde. Tu dois être autorisé à passer.
— Et s'il refuse ?
— Dis-lui qu'il devra en répondre devant le Seigneur de la Vie et qu'il ferait mieux d'y regarder à deux fois.
— Et s'il répond toujours non ?
— Reviens ici et nous enverrons les soldats s'occuper de lui. »
Ivatt fut absent un bon moment ; ils le voyaient au loin parlementer avec les sentinelles. Il finit par revenir, le visage sombre.
« Tes pouvoirs de persuasion perdraient-ils de leur force, Thomas ? Que s'est-il passé ?
— J'ai failli en venir à bout, Constant. En tout cas, je l'ai vraiment inquiété. Mais il a déclaré qu'il avait des ordres officiels du Conseil de Tenasserim de ne laisser passer personne dans les deux sens. On lui a dit qu'il ne devait y avoir aucune exception, mais étant donné mon rang élevé, il va envoyer quelqu'un demander une autorisation spéciale au Conseil. Il a demandé si j'avais un document officiel quelconque pour prouver ma mission. J'ai répondu que j'allais le chercher.
— Impossible, répliqua Phaulkon. Nous ne voulons pas attirer si tôt l'attention du Conseil sur notre arrivée. »
Phaulkon réfléchit. Il envoya chercher Vitoon, son capitaine le plus expérimenté. Quelques instants plus tard, une vingtaine de pirogues transportant cent combattants d'élite se dirigeaient vers le poste de contrôle. Cent trente autres bateaux avec à leur bord six cents hommes suivaient lentement à distance, mais en faisant toutefois sentir leur présence.
Il y eut un bref échange de coups de feu et les postes de sentinelles se rendirent. Deux sentinelles avaient été tuées et l'un des hommes de Phaulkon était légèrement blessé.
« Je veux que vous m'attachiez ces hommes et les gardiez sous surveillance », ordonna-t-il à voix basse à Vitoon. La rangée de prisonniers angoissés le regarda bouche bée. « Je ne veux pas que le bruit de notre arrivée se répande maintenant. Envoyez un contingent pour vérifier la prison de Tenasserim. Nous pourrions les y laisser plus tard. Nous ne voulons pas nous encombrer d'eux longtemps. Savez-vous à quelle distance se trouve Tenasserim ?
— Puissant Seigneur, un de mes hommes est de la région. Il dit que nous sommes près des faubourgs.
— Bien. Nous allons établir notre camp aussi près que possible de la ville, tout en restant à l'abri des regards. Envoyez quelques hommes pour trouver un endroit adéquat. Je me propose de mener moi-même mon enquête en ville après la tombée de la nuit.
— Puissant Seigneur, je reçois vos ordres. »
Une heure plus tard, les esclaves installaient le camp sur un large banc de sable le long du Grand Tenasserim. Au-delà de la rive, à perte de vue, s'étendaient d'interminables mangroves uniquement peuplées d'iguanes. La présence d'un rassemblement, même aussi important que celui-là, avait des chances de passer inaperçue.
A moins d'une lieue, situé en terrain plat au confluent du Grand et du Petit Tenasserim, se trouvait l'ancien comptoir de Tenasserim. Malgré son épuisement, Phaulkon ressentit une soudaine euphorie. L'ancienne Tenasserim ! Un élément inaliénable du passé de l'Asie. Il avait toujours voulu visiter ce vieux port fluvial où le commerce avec l'Occident était florissant depuis 1373. Tenasserim échangeait toujours des épices, des substances médicinales, de la soie et du musc contre du cuivre, du vif-argent, de l'écarlate, du velours de couleur et de l'eau de rose de La Mecque dans des petits flacons de cuivre. Le vin de Tenasserim, fabriqué à partir d'une noix locale, était célèbre dans toute l'Asie — et particulièrement apprécié dans les harems de l'Inde, dont les prisonnières le buvaient pour se consoler du manque d'attentions de leurs maîtres.
Tandis que Phaulkon attendait que ses esclaves finissent de monter sa spacieuse tente de bambou et d'auvents de coton, les soldats qu'il avait envoyés en reconnaissance à la prison de Tenasserim revinrent. Us semblaient avoir ramené avec eux un prisonnier. Celui-ci offrait un étrange spectacle : il trébuchait, ses vêtements étaient en lambeaux et ses longues jambes maigres étaient à peine capables de le porter. Son visage disparaissait sous une tignasse hirsute qui lui donnait l'air d'un porc-épic en alerte. Ce fut tout juste si Phaulkon reconnut en lui un farang.
« Puissant Seigneur, nous avons trouvé cet homme dans la prison de Tenasserim, déclara l'officier responsable en se prosternant devant Phaulkon. Quand il a vu nos uniformes, il n'a pas arrêté de bredouiller qu'il était un ami de l'honorable Pra Klang. Il a tant insisté, Votre Excellence, que nous avons pensé qu'il valait mieux vous l'amener.
— Peut-être ne me reconnaissez-vous pas, monsieur, dit l'homme d'une voix rauque. Francis Davenport, à votre service. »
Quand Weltden arriva au domicile de White, il était déjà assez tard. Le soleil était couché depuis longtemps et l'on ne distinguait plus qu'un vague rougeoiement à l'horizon. Weltden était toujours en colère contre Mason. Ils avaient encore eu une violente dispute. Lorsqu'il avait insisté pour que le lieutenant l'accompagnât au domicile de White pour lui présenter ses excuses, Mason avait fait valoir que, puisqu'il était relevé de ses fonctions, il ne fallait plus attendre qu'il obéît aux ordres. Ce n'était que lorsque le capitaine avait menacé de le faire pendre sur-le-champ à l'extrémité d'une vergue que Mason avait accepté. L'affrontement les avait mis très en retard.
« Seigneur White, Mason ici présent et ces deux autres sont venus vous présenter leurs excuses pour leur conduite impardonnable concernant le Résolution. Je les ai relevés de leurs fonctions et je veillerai à ce qu'ils répondent de leurs actes quand nous retournerons à Madras. Ils passeront en cour martiale pour avoir agi contrairement aux ordres.
— Si tel doit être leur destin, mon capitaine, il me semble qu'ils méritent au moins un repas convenable. »
Weltden se mordit les lèvres et eut un sourire forcé. « Vous êtes trop aimable, seigneur White. Ce n'est pas la peine. Ils ne sont venus que pour s'excuser. »
White leva la main. « J'insiste, mon capitaine. Je ne suis pas homme à entretenir de la rancune. Il se fait tard, passons tout de suite à table. »
Avant que Weltden eût pu protester davantage, White les conduisit dans la salle à manger. Les officiers marmonnèrent des excuses empruntées et ils s'assirent tous.
Tout au long du dîner, White évita de parler du Résolution et resta très courtois envers les officiers et Weltden. Le capitaine était de plus en plus déconcerté. Qu'est-ce que White pouvait bien manigancer ? Essayait-il de gagner Mason à sa cause ? Mais dans quel but ? Cela n'avait pas de sens. On avait presque l'impression que White ne souhaitait pas être seul avec lui. Avait-il décidé de repousser son offre ?
Les craintes de Weltden parurent se confirmer quand, à la fin du dîner, comme par un accord tacite, Mason et White se levèrent de table en même temps. Mason remercia poliment son hôte pour le dîner et prit congé en faisant remarquer l'heure tardive. White fit chorus en disant que lui aussi avait eu une longue journée. Se tournant vers Weltden, il exprima l'espoir que le capitaine se joindrait de nouveau à lui le lendemain. Avant que Weltden eût pu répondre, White entreprit de raccompagner ses invités jusqu'à la porte. Le capitaine ne put que lui emboîter le pas.
White leur souhaita poliment une bonne nuit à tous et regagna sa maison. Il n'avait pas manqué de remarquer la gêne de Weltden et il ne pouvait qu'espérer que son dernier coup avait été payant. Bien qu'il eût perdu une précieuse journée de plus, les modifications substantielles à l'offre de Weltden qu'il se proposait d'exiger demandaient une flexibilité maximale de la part du capitaine, et une journée d'attente supplémentaire devrait contribuer à le mettre dans de bonnes dispositions d'esprit.
Il y avait un beau clair de lune. Il avait plu pendant la journée — une brève pluie torrentielle typique de la fin de la mousson —, et l'air était clair et frais. Au moment où Weltden et les officiers débouchèrent d'un tournant, ils remarquèrent une grande quantité de petites pirogues remplies d'hommes, à l'embouchure du Tenasserim, à l'extrémité du port. On les distinguait très bien au loin.
« Quelle heure étrange pour un tel rassemblement de bateliers ! fit remarquer Mason à la cantonade. Je n'arrive pas à croire que ce soit normal. »
Comme ils faisaient face au port, Weltden s'arrêta. Les autres firent brusquement halte derrière lui. Il regarda autour de lui et ses yeux ne cessaient de revenir vers l'embouchure du fleuve. La nuit était étrangement calme. En dépit de la multitude de bateliers à quelques centaines de brasses, on n'entendait que le coassement des grenouilles et le chœur des cigales. Aucun mouvement nulle part. D'un côté, la mer qui clapotait doucement contre le rivage, de l'autre, les rangées d'étals de fortune dont les propriétaires dormaient sous un toit de chaume. Derrière, s'élevaient les collines boisées dont les contours escarpés se découpaient en plus sombre sur le ciel nocturne.
Pour la deuxième fois de la soirée, Weltden fut troublé. Il se demanda si les bateliers avaient bel et bien augmenté en nombre ou si c'était simplement la clarté de la nuit qui les rendait cette fois si voyants. Il se tourna vers Mason : « Retournez chez White. Informez-le que même si nous ne soupçonnons pas de trahison, nous sommes cependant surpris par tous ces bateaux qui grouillent à l'embouchure du fleuve. Demandez-lui s'il est au courant de leur présence en si grand nombre. Nous attendrons votre retour ici.
— Oui, mon capitaine », dit Mason en saluant pour la première fois depuis longtemps, et en s'éloignant d'un pas rapide. Le garde siamois envoyé pour les escorter hésita, ne sachant s'il devait suivre Mason ou demeurer avec le capitaine. Il décida de rester où il était. Weltden était incapable de communiquer avec lui, autrement il lui aurait certainement demandé ce que signifiait la présence de tous ces bateliers à pareille heure. Le groupe attendit, Weld et Hoddy lançant alentour des regards gênés. Le cri intermittent d'un animal sauvage venait briser le silence.
Au bout de plusieurs minutes interminables, ils entendirent s'élever des voix. Celle, furieuse, de White déchira l'air de la nuit. « Je vous ai dit cent fois que c'est moi qui commande ici. Les indigènes n'obéissent qu'à moi, et à personne d'autre ! Comment se fait-il que vous ne me croyiez pas sur parole ? De nouveau, il semble que vous mettiez mon honneur en doute.
— Votre suggestion, monsieur, que ces hordes d'indigènes craignent une attaque de notre part ou qu'ils sont venus vendre de la noix de bétel à pareille heure de la nuit, est grotesque. Vous ne pouvez m'affirmer que c'est normal. Je ne saurais trop vous conseiller d'envoyer un messager pour leur demander ce qu'ils font. » La voix de Mason avait perdu toute prétention à la retenue.
« Ridicule ! explosa White. Puisque vous redoutez un danger là où il n'y en a pas, j'escorterai personnellement le capitaine Weltden jusqu'à son bateau et serai son garde. »
White surgit en chemise de nuit. Apercevant Weltden, il accéléra le pas et atteignit le quai en haletant. Il s'approcha de Weltden d'un air décidé et gesticula furieusement en direction de l'embouchure du fleuve.
« Je vous invite à ordonner qu'on fouille toutes les embarcations des indigènes, mon capitaine. »
Mason se glissa devant White. « Le seigneur White, dit-il, m'a informé qu'il n'y a rien d'autre sur ces bateaux qu'une bande de gaillards inoffensifs venus vendre un peu de noix de bétel ! Je vous demande un peu, mon capitaine, à pareille heure ? » White se retourna, irrité. « Je ne faisais que plaisanter, imbécile ! » Il se tourna vers Weltden et, d'une voix tremblante d'indignation, répéta son invitation à fouiller les bateaux des indigènes.
« Ce ne sera pas nécessaire, Samuel, répliqua calmement Weltden. Pourquoi ne pas vous joindre à nous à bord du Curtana pour boire quelque chose avant de vous coucher ? »
Pris au dépourvu, White hésita. Il jeta un coup d'œil au capitaine, puis à sa chemise de nuit. A la consternation de Mason, il haussa les épaules et monta dans la chaloupe du Curtana.
« Un peu de gaieté, Mason », dit Weltden, quelque peu étonné lui-même que White eût accepté son offre, mais extrêmement soulagé d'avoir calmé son indignation. Il n'avait jamais rencontré un homme aux sautes d'humeur si imprévisibles et si explosives. « Vous avez l'air terriblement lugubre. Comme le seigneur White l'a fait remarquer, ces hommes ne sont qu'un élément du dispositif de défense de la ville. S'ils avaient eu de sinistres desseins, ils nous auraient certainement déjà attaqués. Nous étions des cibles faciles, non ? »
Mason ne répondit pas. Bientôt le groupe montait à bord du Curtana. L'officier de service, ahuri, ne pouvait détacher son regard de la chemise de nuit de White.
Les officiers prirent congé et Weltden conduisit White à sa cabine. Il remplit deux verres de son meilleur whisky. White et lui ne tardèrent pas à être d'une humeur des plus joyeuses, se portant mutuellement d'innombrables toasts, et multipliant les allusions sibyllines au succès de leur mission.
Près de Tenasserim, Francis Davenport revenait à la vie. Phaulkon avait ordonné à ses cuisiniers de lui préparer un repas nourrissant tandis que ses barbiers s'étaient vu enjoindre de mettre de l'ordre dans la tignasse rebelle du secrétaire. Puis ses esclaves l'avaient lavé et massé, et au coucher du soleil Davenport était à nouveau presque reconnaissable. Les cernes autour de ses yeux et son apparence émaciée subsistaient, mais il était entendu qu'une bonne nuit de sommeil sur un sol meuble avec des couvertures propres contribuerait beaucoup à restaurer ses forces.
Phaulkon n'avait pas appris grand-chose de Davenport qu'il ne sût déjà, mais il était indubitable que son apparition était un coup de chance. Davenport connaissait Mergui par cœur ainsi que l'emplacement exact des maisons des Maures siégeant au conseil. Il était aussi apparu qu'il connaissait deux ou trois des officiers qui se trouvaient à bord du Résolution. Cela pourrait se révéler pratique si, comme Phaulkon l'espérait, la frégate était encore dans le port.
Phaulkon avait d'abord projeté de partir pour Mergui le lendemain matin avant l'aube, mais il décida de partir en fin d'après-midi afin de laisser à Davenport plus de temps pour se reposer. Ce qui n'était pas sans avantage, puisque cela voulait dire qu'ils arriveraient à Mergui de nuit quand la ville serait en grande partie endormie. Grâce à Davenport, il pourrait passer la nuit dans Mergui au lieu de camper à l'extérieur : Davenport lui avait assuré qu'il pourrait lui trouver un logement discret.
Ce soir-là, Phaulkon et Ivatt discutèrent à fond de la stratégie du lendemain. Ivatt était d'avis que Phaulkon devait attendre l'arrivée de Dularic et de ses éléphants de guerre avant de continuer sur Mergui. Bien qu'il y eût peu de chances que le vaisseau de guerre français eût atteint Mergui, White continuait de représenter un danger sérieux aux yeux d'Ivatt. C'était un homme désespéré, et, s'il était encore dans les parages, il était sûrement plus sage de la part de Phaulkon d'entrer dans Mergui à la tête d'une grande armée qu'avec un petit groupe de gardes du corps.
Mais Phaulkon était inflexible. Il ne voulait pas perdre deux ou trois jours de plus à attendre les éléphants. Personne ne savait exactement combien de temps la piste abandonnée dans la jungle leur prendrait, ni quels dangers imprévus pouvaient avoir retardé les voyageurs. Il fallait procéder au jugé, et l'instinct de Phaulkon lui disait qu'il devait atteindre Mergui au plus tôt. Même le bref retard occasionné par Davenport était pour lui une source d'inquiétude. Ivatt s'aperçut qu'il ne pouvait rien faire ni dire pour le dissuader. Phaulkon partirait incognito avec une vingtaine de ses hommes les plus endurcis tandis qu'Ivatt suivrait avec le reste des forces dès qu'elles seraient arrivées.
Il était très tard lorsque revinrent Vitoon et la poignée d'hommes que Phaulkon avait envoyés à Tenasserim pour recueillir des renseignements sur les activités de Selim Yussuf et sur l'endroit où il se U ouvait. Mais Phaulkon avait donné ordre à Vitoon de lui faire son rapport quelle que fût l'heure. Le capitaine vint tranquillement le réveiller dans sa tente, et ce qu'il avait à dire lui fit courir des frissons dans le dos. Grâce à des pots-de-vin conséquents, ils avaient fini par apprendre que Selim avait récemment échangé son identité avec celle de son frère Hassan et qu'il s'était installé au domicile de ce dernier à Mergui. Selim n'était pas retourné à Tenasserim depuis quelques jours et Hassan avait complètement disparu de la circulation. Plus inquiétant encore : l'arrivée à Mergui d'un navire de guerre anglais puissamment armé avait rendu la population indigène très nerveuse. Elle avait passé les deux derniers jours à préparer sa défense.
Quand White se réveilla le lendemain, l'après-midi était déjà avancée. Une migraine lui martelait violemment la tête. Il parcourut du regard la pièce faiblement éclairée, qu'il ne reconnaissait pas. Il s'aperçut qu'il portait une chemise de nuit et qu'il était allongé sur une couchette, mais il était clair qu'il n'était pas chez lui. La pièce était bien trop petite. Ce n'est que lorsqu'il remarqua le hublot qu'il comprit qu'il était sur un bateau. Avec ce premier indice, les événements de la veille au soir lui revinrent à l'esprit confusément, les principaux du moins, car les détails s'obstinaient à rester opaques.
Quelle nuit de beuverie cela avait dû être ! Il se rappela que tout s'était passé à bord du Curtana, où il se trouvait de toute évidence. Il avait aussi, lui sem-bla-t-il, tenté de dissuader Weltden de faire tirer une salve de canon pour saluer chaque nouveau toast. Avait-il réussi ? Weltden s'était certainement amusé comme un fou. Mais qu'avaient-ils fêté avec tant d'exubérance ? Leur alliance, bien sûr. Ils avaient bu à chaque clause de la nouvelle entente. White se creusa la cervelle pour se remémorer les détails exacts de leur accord. Il avait certainement consenti que la Compagnie installât une garnison à Mergui. Il y avait aussi quelque chose à propos de Yale. Ah, oui ! Weltden avait dit que Yale allait arriver. Mais pourquoi ? Il eut soudain envie de vomir. Yale à Mergui ? Qu'est-ce qu'il voulait ? Venait-il pour l'arrêter ? Il fit un effort pour se souvenir. Non, ce n'était pas ça. Yale devait veiller à ce que la passation de pouvoir se déroulât sans heurts, car lui, Samuel, allait remettre Mergui à la Compagnie. Oui, voilà ! Il se rappelait maintenant avoir demandé à Weltden de le dispenser de payer la compensation en échange de sa coopération. C'était une de ses conditions. Il se souvenait de n'en avoir pas démordu. Oui, il n'était disposé à remettre Mergui que si Weltden renonçait au règlement de la compensation et si lui, Samuel, était autorisé à appareiller pour l'Angleterre avant l'arrivée de Yale. Mais impossible de se souvenir de la réponse de Weltden. Comment avait-il pu oublier un point si crucial ?
White jura et se souleva sur un coude. Aussitôt, les élancements de sa tête empirèrent. Il se demanda quelle heure il pouvait être. Il avait une envie pressante de se soulager et tâtonna pour trouver le pot de chambre. Il mit, lui sembla-t-il, une éternité pour vider sa vessie. Etait-il possible qu'un homme absorbât tant de liquide ? Si seulement le martèlement dans sa tête pouvait cesser ! Il fouilla en vain la cabine pour trouver des vêtements. Il n'y avait plus qu'à sortir et se mettre en quête du capitaine. Il ouvrit la porte et s'avança dans la lumière aveuglante.
Anthony Weltden souffrait lui aussi d'une violente migraine. Il se reprocha de s'être laissé aller ainsi. Il jeta un coup d'oeil à l'horloge sur le manteau de cheminée. Seigneur ! 3 heures de l'après-midi ! Avait-il vraiment dormi tout ce temps ? Il se rappelait vaguement avoir vu le soleil se lever avant d'aller se coucher. White était un sacré buveur ! Dieu merci, il n'avait pas essayé de le suivre jusqu'au bout. Il avait déjà son compte.
Malgré son mal de tête, Weltden sourit soudain. Les événements de la soirée précédente lui revenaient les uns après les autres et il se souvint avec fierté qu'il serait le maître de Mergui ce matin. Enfin, peut-être pas ce matin. C'était remis au lendemain. Il se rappelait les questions cruciales sur lesquelles White et lui s'étaient mis d'accord. Il y avait eu un seul point de discorde, qui portait sur la compensation due à la Compagnie. White s'était montré inflexible sur ce sujet, mais il avait rechigné à renoncer à une clause aussi importante sans avoir consulté au préalable le gouverneur Yale. Il avait finalement consenti à soulever la question avec le gouverneur dès son arrivée. Le problème avait alors été que White voulait à tout prix partir avant l'arrivée de Yale, et que cette question devait être résolue d'une manière ou d'une autre auparavant. Bien que White ne se fût pas étendu sur ce point, Weltden avait eu l'impression que les fonds de la compensation pouvaient être déjà prêts et que White n'attendait plus qu'une autorisation officielle pour emporter le magot avec lui en Angleterre.
Weltden se remémora leur discution prolongée et souvent passionnée jusqu'au moment où il était apparu que toute la transaction allait achopper sur ce point particulier. Finalement, il avait été forcé de lâcher du lest. Après tout, Yale lui avait laissé une certaine marge de manœuvre. Il avait consenti à accepter la moitié de la compensation à condition qu'elle fût remise immédiatement et que White cédât sur tout le reste. Par principe, l'habile maître du port avait encore discuté un moment, avant de capituler.
Le marché avait été conclu ! Il ne leur restait plus qu'à passer une fois de plus en revue le détail de leurs accords à la lumière du jour. Weltden voulait en effet s'assurer que White n'avait pas changé d'avis et qu'il n'était revenu sur aucun point. D'ailleurs pourquoi l'aurait-il fait ? Ce n'était vraiment pas dans son intérêt. Le plan qu'ils avaient tous deux concocté leur profitait à tous les deux. White informerait les mandarins du conseil des Cinq qu'il avait reçu un message urgent d'Ayuthia l'avertissant que la flotte française se préparait à prendre Mergui. La Compagnie anglaise, peu désireuse de voir la France s'emparer de l'un des comptoirs clés du golfe, avait offert de défendre Mergui contre les envahisseurs. Dans l'intérêt du Siam, le Shahbandar avait accepté l'offre. L'explication paraissait crédible à Weltden. Lorsque la vérité se ferait jour, les hommes du Curtana seraient à l'abri dans les collines avec un dispositif de défense suffisant jusqu'à l'arrivée imminente des renforts de Yale. Dès que ces derniers seraient là, l'Union Jack serait hissé au-dessus de la ville et les résidents anglais se verraient offrir la possibilité de rester sous l'égide de la Compagnie ou de retourner à Madras : dès que Mergui serait aux mains des Anglais, la proclamation du roi Jacques ne les concernerait plus. Ils pourraient rester s'ils le souhaitaient.
Weltden espérait que White serait en état de rendre visite au conseil des Cinq aujourd'hui même. Sinon, l'occupation de Mergui devrait être repoussée d'une journée. Il s'habilla rapidement, résolu à trouver White. Il était en train de mettre ses chaussures quand il entendit frapper un coup à la porte : le maître du port, le regard trouble, se tenait devant lui.
Ce même après-midi, vers 4 heures, dans le camp aux alentours de Tenasserim, Phaulkon préparait son départ pour Mergui. Davenport avait dormi jusqu'à midi passé et paraissait en bien meilleure forme. Ses joues pâles avaient retrouvé quelques couleurs et ses yeux gris quelque vivacité. Pendant ce temps, Ivatt faisait une dernière tentative pour dissuader Phaulkon de partir.
« Encore deux jours, Constant. Si les éléphants ne sont pas arrivés d'ici là, tu peux y aller et je ne dirai plus un mot.
— Non, Thomas, ma décision est prise.
— Si tu ne veux pas écouter la voix de la raison, laisse-moi au moins t'accompagner. Je connais bien Mergui.
— C'est précisément pour cette raison que je veux que tu y conduises l'armée. En outre, Thomas, ajouta-t-il avec un large sourire, qui s'occuperait de Sunida s'il m'arrivait quelque chose ?
— C'est un argument déloyal, Constant. Je suis vraiment déchiré.
— Tu vois, Thomas, ma mort aurait aussi son bon côté. Mais je suis sérieux, tu sais. S'il m'arrivait quoi que ce soit, je veux que tu t'occupes de Sunida. Et je veux aussi que tu veilles à ce que Maria parte pour la France dès la naissance de notre enfant. Je ne voudrais pas laisser à mes ennemis la possibilité de la faire souffrir à cause de moi. Si Sa Majesté faisait une rechute, elle serait particulièrement vulnérable. »
Ivatt était pensif. « Tu sais que j'exécuterai tes ordres à la lettre, Constant. Mais tu verras que ce ne sera pas nécessaire, ajouta-t-il d'un air plus animé. Dis-moi plutôt combien de temps je devrai attendre ces maudits éléphants ? Et s'ils se plaisaient dans la jungle et décidaient de s'y installer ? »
Phaulkon rit. « Trois jours au maximum, Thomas. S'ils n'ont pas fait leur apparition d'ici là, conduis les soldats à Mergui. Je pars seulement en mission de reconnaissance. Si je découvre là-bas que la situation est calme, il se peut même que je revienne pour prendre moi-même la tête de l'armée. Mergui n'est qu'à sept heures de route en amont. De toute façon, je t'enverrai un message dès mon arrivée. En attendant, ne bouge pas d'ici. C'est un endroit bien dissimulé. Tu devrais envoyer régulièrement des éclai-reurs pour guetter les éléphants. Il ne devrait pas être difficile de repérer deux cent cinquante éléphants émergeant de la jungle.
— Je ferai de mon mieux pour les reconnaître. »
Phaulkon donna une dernière tape dans le dos
d'Ivatt et appela Vitoon. Puis, avec vingt de ses meilleurs hommes, Davenport et lui s'embarquèrent sur six pirogues rapides. Il restait environ une heure avant la tombée de la nuit. Le groupe devait atteindre Mergui vers 10 heures du soir.
Une heure avant le coucher du soleil, cet après-midi-là, White et Weltden soignaient toujours leur mal de tête dans la cabine du capitaine. Us avaient une nouvelle fois passé en revue les détails de leur accord et avaient été tous deux soulagés de découvrir que leurs souvenirs du pacte conclu la nuit précédente étaient dans l'ensemble exacts. Etant donné l'état nauséeux de White, il fut convenu qu'il convoquerait le conseil des Cinq le lendemain matin à la première heure. On dépêcherait ce soir même des messagers aux domiciles des membres du conseil requérant leur présence à la résidence du Shahbandar pour 7 heures du matin au plus tard. Rien d'étrange à cela. Sous le climat étouffant des tropiques, on organisait souvent les réunions tôt le matin.
Pendant que Weltden préviendrait le conseil de l'imminence d'une attaque française, cinquante des hommes de Weltden se tiendraient prêts à occuper les palanques qui avaient été presque entièrement reconstruites ces derniers jours. Cinquante autres resteraient à bord du Curtana pour servir les canons qui seraient braqués sur le port en cas de trouble. Une fois établie la certitude que la prise de Mergui serait pacifique, White serait autorisé à partir. Le document, préparé par Yale, lui assurant un sauf-conduit jusqu'en Angleterre et l'immunité contre toute poursuite une fois arrivé là-bas lui serait remis en échange de 250 000 livres en or ou de quelque autre denrée négociable.
Les deux hommes convinrent ensuite qu'il serait de bonne politique d'inviter à nouveau Mason, Weld et Hoddy à terre pour cette dernière soirée, afin de les informer du plan. Les officiers renégats ne seraient guère en mesure de s'opposer à l'exécution des ordres initiaux du gouverneur Yale. Cette considération mise à part, il ne conviendrait pas que Weltden découvrît son bateau infiltré par des éléments subversifs quand les enjeux étaient si importants. Pour finir, il fut conclu que le dîner au domicile de White aurait lieu assez tôt afin que tous puissent se coucher à une heure raisonnable.
« Eh bien ! Mon cher Anthony », dit White en souriant malgré la migraine qui lui martelait impitoyablement le crâne, « il ne nous reste plus qu a porter un dernier toast à l'heureuse issue de notre petit projet. »
Weltden se frotta le front. « Je crois que j'ai mon compte. J'ai une meilleure idée. Une salve de canon. Y a-t-il conclusion plus appropriée que de faire tirer six puissantes volées en l'honneur d'un Mergui britannique ?
— Excellente idée tant que vous le faites en direction de la mer, répliqua White avec un large sourire. Vive le roi Jacques !
— Vive sa dernière conquête ! » renchérit Weltden.
Il convoqua l'officier de quart et donna un ordre.
Peu après, il y eut une forte explosion suivie de cinq autres à intervalles réguliers. Le grondement retentissant des canons du Curtana se propagea dans tout le golfe, et au-delà.
Peu avant le crépuscule, les petits restaurants le long du port se remplirent plus vite que d'habitude : les gens semblaient affluer de partout. Quand ils furent bondés, un indigène maigre et basané se mit à arpenter le front de mer avec désinvolture, se grattant sans arrêt la nuque comme s'il eût souffert d'une morsure d'insecte. Peu à peu une poignée d'hommes se détacha des groupes d'indigènes et lui emboîta le pas. La large majorité des paysans restèrent à tirer sur leurs petits cigares et à discuter à mi-voix. Ils avaient tous entendu le canon et savaient que c'était le signal attendu. Ce serait pour cette nuit.
Le petit groupe d'hommes suivit le maigre indigène le long d'un sentier poussiéreux, ombragé de cytises, jusqu'à une petite cabane derrière le port. C'était une cabane paysanne typique, sur pilotis, à toit de chaume. En dehors d'une volumineuse carafe d'eau et d'une mince natte de roseaux, l'intérieur était dépouillé. Ils pénétrèrent tous avec peine dans l'espace exigu et s'accroupirent silencieusement en cercle.
Au centre de la pièce, Selim Yussuf parcourut des yeux l'assemblée tendue. « Bien ! Les gars, le Shahbandar et le capitaine farang sont montés à la maison au sommet de la colline. Vous savez ce qu'il vous reste à faire. Nous commençons immédiatement. Etes-vous prêts ? »
Les hommes hochèrent la tête d'un air gêné. Puis un homme nerveux et grêlé prit la parole avec un fort bégaiement. « Les... les... les... canons, Haut Seigneur... est-ce qu'ils... qu'ils... tiraient sur nous ? »
Un éclair traversa les yeux sombres de Selim. « Ce traître de Shahbandar et son allié étranger fêtaient leur victoire à l'avance », répondit-il en fixant l'homme d'un regard impérieux.
Il y eut des murmures, puis, peu à peu, les hommes se levèrent et disparurent. L'un d'eux se dirigea vers le front de mer où des nuées d'indigènes se joignirent rapidement à lui, le suivirent et gagnèrent furtivement les entrepôts près du quai. Une fois là, ils ne tardèrent pas à maîtriser le garde et se cachèrent à l'intérieur. Le bâtiment était contigu au sentier qui conduisait de la maison du Shahbandar au bas de la colline.
« Terre ! »
Cela faisait vingt jours qu'ils avaient quitté Madras, et la vigie de la Perle venait juste d'apercevoir la côte occidentale du Siam, à environ une journée de route de Mergui. On en informa le capitaine Perriman qui, à son tour, descendit en aviser son éminent passager. La Perle changea de cap et commença à longer la côte vers le sud.
Une fois de plus, Perriman se demanda comment le Curtana s'en était tiré, et si Mergui se trouvait déjà aux mains des Anglais. On ne pouvait jamais être certain de rien dans cette partie turbulente du monde où tempêtes, pirates et maladies tropicales conspiraient à déjouer les plans les mieux préparés. Il avait reçu l'ordre d'aider le capitaine Weltden à s'emparer de Mergui, en cas de nécessité. Il devait aussi veiller à l'arrestation de White, si elle n'avait pas encore eu lieu.
Perriman entendit des pas familiers gravir l'échelle de la dunette. Il se retourna pour saluer. C'est alors qu'il crut entendre un coup sourd dans le lointain. La silhouette au sommet de l'échelle s'arrêta et leva le sourcil. Son Excellence l'avait également entendu. Puis, à peine perceptibles, il y eut cinq autres coups à intervalles réguliers. Une oreille exercée ne pouvait pas ne pas reconnaître ce bruit, même de très loin. C'était le grondement assourdi du canon.
44
Le dîner chez White était moins joyeux que d'habitude. White et Weltden, fatigués et soufflant des excès de la veille, aspiraient tous deux à une bonne nuit de sommeil. Une fois les officiers mis au courant que Mergui serait livré aux Anglais le matin, la conversation était devenue intermittente. Mason en particulier semblait morose. Il n'avait guère fait de commentaires.
A la fin du dîner, Weltden déclina les services de la belle Birmane bien en chair qui avait coutume d'attendre son bon plaisir. Il n'était pas d'humeur badine ce soir-là. Il était impatient de regagner son navire. Il y avait une étrange tension dans l'air, et, en arrivant, il lui avait semblé qu'il régnait dans le port une activité plus intense que d'ordinaire. Il se leva de table et les officiers l'imitèrent. White se leva également. Il n'était qu'aux alentours de 8 heures du soir et il offrit de les raccompagner jusqu'au quai.
Bien qu'il fît noir comme dans un four, les porteurs de torches étaient étrangement absents. Sans doute ne s'attendaient-ils pas à ce que les invités se retirent aussi tôt. Deux des gardes de White éclairèrent le chemin à leur place. Le groupe descendit silencieusement la colline en file indienne et s'approcha des entrepôts, près du quai.
Les vagues contours de la chaloupe du Curtana se dessinèrent devant eux. Dans le silence général, on entendait distinctement les voix de l'équipage. White s'arrêta avant le premier entrepôt et souhaita bonne nuit à ses hôtes. Il commença à rebrousser chemin.
Soudain, il y eut un cri. White se retourna et se mit à courir en direction de la chaloupe. Immédiatement, quelqu'un le plaqua au sol et lui bloqua les mains derrière le dos. Une main se posa sur sa bouche. Il se débattit brièvement avant de reconnaître son propre garde. Qu'est-ce que cet homme pouvait bien fabriquer ? Il avait une poigne de fer ! Essayait-il de le sauver ou de le tuer ? Des cris perçants continuaient à déchirer la nuit et l'on entendait des bruits de pas précipités. White tourna la tête et regarda, fasciné : des ombres sortirent en courant de l'entrepôt le plus proche et s'abattirent sur Weltden et ses compagnons qui se trouvaient encore sur le quai. Il reconnut Weltden à son chapeau et le vit renversé brutalement sur le sol. Le second garde de White, dont la torche illumina fugitivement la scène, entra violemment en lice. Mason et un des officiers subalternes se tordaient de douleur. L'autre, cerné par une demi-douzaine d'hommes, défendait chèrement sa vie.
White tenta de se relever mais son garde continuait à l'immobiliser. Il fut forcé de rester à terre, à écouter les cris. Du coin de l'œil il vit que l'on maîtrisait le second officier. Puis son cœur vacilla quand les assaillants lancèrent un regard dans sa direction. L'un d'entre eux cria quelque chose. Ils coururent vers lui. Ils étaient quatre ou cinq. Son second garde essaya de s'interposer, mais ils l'assommèrent. Sa torche tomba et s'éteignit. De nouveau, il fit noir comme dans un four.
White gisait, immobile. Un des hommes frappa le garde qui l'immobilisait. White sentit sa poigne se desserrer. Puis ils frappèrent White, le firent rouler et le frappèrent à nouveau. Il sentit une douleur fulgurante dans la nuque. Il gardait les yeux bien fermés pour prévenir tout réflexe naturel. Ils s'acharnèrent sur lui en lui donnant des coups de pied à tour de rôle. Dans un suprême effort, il s'obligea à ne pas broncher. Des douleurs atroces lui traversèrent le corps jusqu'au moment où ses assaillants se retirèrent en marmonnant un chapelet d'obscénités.
Il attendit qu'ils fussent hors de vue. Il n'y avait personne d'autre aux alentours. Il se mit lentement debout et, courbé en deux, clopina en direction de la chaloupe. Son corps contusionné protestait à chaque pas. Soudain, il entendit un cri. Puis un autre. Les voix venaient de derrière lui. Elles augmentaient en force et en frénésie. Quelqu'un le poursuivait. Il se débattit dans l'eau peu profonde et s'élança brusquement sur la chaloupe dont il agrippa le bord. « Au secours ! » cria-t-il. Mais il n'y eut pas de réponse. Au prix d'un effort surhumain, il se hissa par-dessus bord et atterrit sur un amas de corps. Il devait y en avoir trois ou quatre qui gisaient, immobiles, au fond. Plusieurs morceaux de rames étaient éparpillés autour d'eux. Rapidement, il s'empara d'une rame restée intacte. Tout à coup, un des corps se leva, brandissant un poignard incurvé. White repéra l'homme au moment même où il s'élançait. Il abattit sa rame sur sa tête, elle se brisa en deux et l'homme s'effondra.
White se saisit de l'unique rame restante, qu'il plongea frénétiquement dans l'eau. Le bateau faisait des embardées à droite et à gauche tandis que ses poursuivants se rapprochaient. Puis l'un d'entre eux tomba en hurlant. L'instant d'après, deux autres l'imitèrent. White reconnut son premier garde qui taillait en pièces ses poursuivants. L'homme avait en fin de compte tenté de le sauver. Il ne restait plus que trois assaillants. Le garde cria à White de continuer à ramer. Deux des assaillants tombèrent sur le garde pendant que le troisième continuait à poursuivre l'embarcation qui zigzaguait.
White plongea sa rame dans l'eau, d'abord d'un côté puis de l'autre. La chaloupe avançait par saccades en décrivant des demi-cercles. Son dos et ses épaules le faisaient atrocement souffrir et il suffoquait. Son poursuivant essayait de rattraper son embarcation. White vira d'un côté, mais les mains de l'homme s'accrochèrent au bord. White, du regard, chercha en vain une arme. Il faisait trop sombre. L'homme essayait désespérément de grimper à bord. White leva sa dernière rame et visa la tête de son assaillant. Il la rata mais atteignit une de ses mains. L'homme hurla et lâcha prise. L'aviron se fracassa et White se retrouva avec un morceau brisé en main. Il le jeta à l'eau, empoigna ce qui restait de sa première rame et se remit à ramer furieusement. Il lui fallut un moment pour se rendre compte que plus personne ne le suivait.
Il posa sa rame et enfouit sa tête dans ses bras. Les battements violents de son cœur lui faisaient mal. Il y avait des clameurs, des hurlements et ce qui ressemblait à des cris de ralliement. Il se retourna avec difficulté et scruta l'obscurité. Aucun signe du Résolution. Pas plus que du Curtana. Il lâcha une bordée d'injures et s'allongea parmi les corps au fond du bateau. Ses forces déclinaient rapidement.
Richard Burnaby entendit des cris et des hurlements en provenance du port. Au début, comme ils étaient faibles, il les ignora. Sans doute une meute de chiens errants ou un bébé qui hurlait, pensa-t-il. La petite de seize ans, allongée à son côté, les entendit également et se nicha un peu plus au creux de son épaule. Blottie contre lui, elle jouait avec les poils blancs de sa poitrine. L'Honorable Gouverneur avait l'âge d'être son grand-père, se dit Plern, mais il était gentil et admiratif, et il la récompensait bien. Les gains allaient à ses estimés grands-parents, qui étaient du même âge que Son Excellence. Ses parents étaient morts tous les deux, ainsi que ses cinq frères et sœurs, lorsque leur petit bateau avait chaviré dans les rapides du Tenasserim. Le jour du drame, trop jeune pour voyager, elle était restée à la maison avec ses grands-parents. Ils l'avaient élevée, s'étaient occupés d'elle, et, maintenant qu'ils étaient trop vieux pour travailler, c'était à son tour de les nourrir. Faire atteindre le septième ciel au vieux gouverneur n'était pas une mince affaire, devait-elle reconnaître, car la plupart du temps sa lance d'amour était flasque mais elle persévérait jusqu'au succès ou jusqu'à ce que, épuisé par l'effort, il s'endormît. Ce soir, toutefois, elle avait réussi. Etendue près de lui, elle attendait qu'il s'assoupît. Dès qu'il dormirait, elle s'éclipserait pour rentrer chez elle. Ses grands-parents vivaient en lisière de la ville, à quelque distance de la place du marché central où ils s'aventuraient rarement. Ils pensaient toujours que leur petite-fille aidait à tenir un étal de nourriture sur le marché de nuit. Chaque fois que le messager de Son Excellence venait la chercher, elle disait qu'il y avait tant de clients à l'éventaire que sa collègue avait besoin d'aide.
Burnaby rouvrit brièvement les yeux tandis que les cris reprenaient, mais Plern lui massa les tempes avec des mouvements rythmés qui l'aidèrent à se rendormir. Sur le large matelas, son petit corps brun et lisse reposait contre son corps dégingandé. Il était si grand qu'elle riait toujours de voir que ses pieds menus arrivaient au niveau de ses parties célestes. Elle pouvait sans peine chatouiller sa lance d'amour avec ses doigts de pied. Combien de fois n'avaient-ils pas plaisanté à ce sujet — dans son pays à lui, où la saison froide durait apparemment presque toute l'année, elle n'aurait pu lui réchauffer qu'une seule moitié du corps. Elle lui demandait en plaisantant quelle moitié il aurait préféré.
Une série de hurlements aigus déchira l'air de la nuit : elle s'assit en sursaut. Un frisson de mauvais augure lui traversa le corps. Il y avait eu tant de rumeurs dernièrement et la ville était agitée. Que se passait-il ? Elle eut soudain hâte de rentrer chez ses grands-parents. Elle lança un regard au gouverneur. Il était tout à fait réveillé et écoutait les cris. Elle lut la peur dans ses yeux. Il se leva lentement et noua un panung. Il ouvrit la porte menant à la terrasse. Une volée de marches descendait dans le jardin. De la terrasse, on avait une vue magnifique sur la ville. Il regarda fixement dans la nuit, cloué sur place. Plern se joignit à lui et suivit son regard. A une centaine de pas environ, les flammes de la maison du Shahbandar embrasaient le ciel nocturne dans un terrible concert de craquements à mesure que la structure de bois se désintégrait. Pétrifiés, il virent le toit s'affaisser, et une clameur s'éleva. Un instant plus tard, ils distinguèrent la foule qui applaudissait et vociférait derrière l'édifice en ruine. D'autres accouraient de la ville en un flot ininterrompu.
Burnaby vit avec horreur la populace armée de couteaux et de bouteilles converger vers sa demeure.
Dans le jardin en contrebas, une partie de ses domestiques s'étaient regroupés les uns contre les autres comme des animaux effrayés, pris dans la lumière aveuglante d'une torche. Plern enserra le gouverneur de ses bras tremblants et enfouit sa tête dans son ventre. Emergeant de sa stupeur, Burnaby hurla à ses domestiques de s'enfuir puis ordonna à la fille de se sauver également. Mais elle resta figée sur place et regarda, fascinée, la foule déferler. En un instant, la foule déferla dans le jardin. La majorité des domestiques avaient pris leurs jambes à leur cou, mais une poignée d'entre eux, armée d'épées et de harpons, était restée. Ils firent vaillamment front à la porte. Lorsque celle-ci fut enfoncée, ils furent terrassés par une série de coups qui ne cessèrent que lorsque leurs corps eurent été taillés en pièces.
Le meneur écrasa de son dédain le gouverneur et la fille à demi nue. Elle sanglotait en s'accrochant désespérément à lui. « Sauve-toi, putain ! » hurla le meneur avec colère — un homme mince, à l'allure frêle et aux yeux fiévreux. « Sauve-toi avant de partager le sort de ton maître ! » Elle semblait incapable de bouger, son corps tremblait violemment. La foule se mit à les conspuer jusqu'au moment où elle envahit la terrasse.
Burnaby repoussa la fille et dévala les marches. « Arrêtez, je vous l'ordonne ! s ecria-t-il en mauvai s siamois. Au nom de votre roi... je vous ordonne... ja suis votre gouverneur... » Sa voix s'éteignit à l'instart où on lui trancha le cou. La fille s'évanouit lorsqu'i .s entreprirent de mutiler le corps du gouverneur jusqu'à le rendre méconnaissable. Ils passèrent en courant devant Plern, plus intéressés par le contenu de la maison que par elle. Ils étaient toujours en trz in de piller le bâtiment lorsqu'elle reprit connaissar ce et s'éclipsa rapidement.
Pendant les deux heures qui suivirent, des hordes d'indigènes devenus fous et assoiffés de sang enva-hirent en masse les maisons des Européens en divers quartiers de la ville. Tous les Anglais furent systématiquement chassés de leur demeure et massacrés. Comme la populace était incapable de distinguer les Anglais des autres farangs, un certain nombre d'Espagnols et de Portugais périrent également. Mais les Anglais constituaient la majorité. Même ceux qui se jetèrent aux pieds des indigènes ne furent pas épargnés.
Les bateaux transportant Phaulkon et ses hommes progressaient régulièrement vers Mergui. De hauts arbres et une jungle dense bordaient le fleuve, ne laissant apercevoir qu'une mince bande de ciel nocturne au-dessus de leurs têtes. Lorsqu'ils eurent tourné dans un méandre, le fleuve s'élargit et la végétation se clairsema.
Le batelier de tête se mit soudain à s'exclamer. On pouvait vaguement apercevoir les contours de son bras tendu vers le ciel. Ils regardèrent tous en l'air. Devant eux, dans le lointain, une lueur éclairait la nuit. C'était comme si Dieu avait illuminé le firmament dans la direction où ils se rendaient.
Qu'est-ce qui pouvait éclairer ainsi le ciel de Mergui ? Un incendie. Il se passait là-bas quelque chose de terrible.
Phaulkon ordonna à ses rameurs d'accélérer. Bizarrement, plus ils approchaient de leur destination, plus la lueur semblait diminuer. Vers 10 heures, ils aperçurent une structure en bois dont les contours avançaient vaguement dans le fleuve. C'était le débarcadère, leur précisa Davenport. Ils approchaient de l'embouchure du fleuve qui délimitait Mergui. Les hommes, épuisés et hors d'haleine, posèrent leurs rames et laissèrent les bateaux dériver vers le ponton. Çà et là, dans le lointain, on apercevait ce qui ressemblait à des restes de feux de camp, mais la lueur dans le ciel avait pratiquement disparu.
Les pirogues s'approchèrent tout doucement du débarcadère. Les rameurs et les gardes s'accroupirent bien bas lorsqu'ils aidèrent Phaulkon à débarquer, veillant à ce que leur tête ne dépassât pas la sienne. L'appontement était désert à cette heure. Davenport gravit les degrés de bois et rejoignit Phaulkon. Il devait les conduire par un chemin détourné au domicile d'un mandarin local, Hassan Yussuf. Davenport était en territoire connu : il avait fait d'innombrables commissions pour son maître par le passé — la signature de Hassan était toujours requise sur un document ou un autre. Il devait arriver chez Hassan avant les autres, prétendument pour réclamer une signature urgente mais, en fait, pour y vérifier lequel des deux frères, Hassan ou Selim, occupait les lieux. Phaulkon et ses gardes cerneraient le bâtiment, et, au premier signal de Davenport, les gardes se précipiteraient à l'intérieur.
Le domicile de Hassan était situé dans les faubourgs éloignés de Mergui, en lisière des hautes collines qui s'élevaient derrière la ville. Le chemin qu'ils empruntèrent était sombre et désert : il évitait complètement le port. A en juger aux bruits joyeux qui émanaient de cette partie-là, on était en train de fêter quelque chose.
Davenport leva la main et s'arrêta. La maison se dressait devant eux. Au signal du capitaine Vitoon, les gardes se déployèrent en éventail et Davenport s'approcha lentement du portail. On entendait encore des bruits de festivités dans le lointain et, de temps à autre, un grand cri déchirait la nuit. Phaulkon se demanda ce qu'ils pouvaient bien acclamer.
Une voix effarouchée questionna Davenport. Il s'arrêta devant la porte et déclina son identité. Phaulkon entendit la voix affirmer que le seigneur Yussuf était absent. Le ton était indubitablement bourru lorsque la voix ajouta que ce n'était de toute façon guère une heure pour venir déranger le maître. Le garde refusa de répondre à toute autre question et Davenport se vit obligé de partir. Alors qu'il rebroussait chemin, une autre clameur s'éleva du port.
Davenport se dirigea vers Phaulkon et murmura : « L'homme m'a regardé comme si j'étais un revenant. Peut-être White a-t-il dit à tout le monde que j'étais mort. Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé bizarre qu'il n'y ait qu'un seul garde de service. Très inhabituel. Il n'y avait pas non plus trace de domestiques, quoique, à cette heure tardive, ils étaient peut-être endormis. Mais un homme du rang de Hassan devrait avoir plusieurs gardes, pas seulement un. Je ne comprends pas. »
De nouveaux applaudissements s'élevèrent du front de mer. Phaulkon réfléchissait à toute allure. Il chuchota quelque chose à Vitoon qui était respectueusement accroupi à son côté et, l'instant d'après, vingt gardes cernaient sans bruit la maison. Vitoon, qui ne voulait pas laisser son maître seul, resta au côté de Phaulkon.
Il y eut une brève exclamation suivie d'un appel étouffé, puis tout redevint silencieux. Un garde revint en courant vers Vitoon. Il s'accroupit bien bas. « Nous le tenons, monsieur. Il semble être seul. Devons-nous continuer ? »
Vitoon se tourna vers Phaulkon qui acquiesça d'un signe de tête. Le garde repartit en courant. Phaulkon, accompagné de Vitoon et de Davenport, se dirigea vers la maison. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'antichambre où l'on recevait les visiteurs, l'homme de Hassan était fermement ligoté avec une corde en fibres de palmier. On braqua une lumière devant ses yeux effrayés qui s'agrandirent en apercevant Phaulkon. C'était exactement ce que Davenport avait dit. Les yeux de l'homme indiquaient plus la surprise que la peur, comme s'il venait de voir un fantôme. Il ne pouvait guère savoir qui était Phaulkon. Les gardes du Barcalon avaient reçu l'ordre strict de ne pas révéler son identité. Alors, pourquoi cette surprise ?
L'homme fixait toujours Phaulkon lorsque le capitaine Vitoon s'approcha de lui. Le regard du prisonnier se tourna alors vers la large feuille de bananier qui faisait office de plateau dans la main de Vitoon. Cette fois, il n'y avait pas à se tromper sur l'expression de terreur qui se lisait dans ses yeux. Sur la feuille de bananier, bien alignés, reposaient des éclats de bambou. Un des gardes de Phaulkon s'avança et se tint près de Vitoon. En psalmodiant, il entonna une prière au Seigneur Bouddha, lui demandant pardon pour les souffrances qu'il était forcé d'infliger à son prochain.
Les éclats tranchants de canne seraient insérés dans les parties les plus sensibles du corps, puis retirés, jusqu'à ce que la douleur devînt intolérable. Rares étaient les victimes qui pouvaient supporter ces perforations et refusaient de parler.
Le garde expliqua au prisonnier que, comme il leur fallait des réponses rapides, ils allaient devoir rompre avec la tradition et commencer par l'aine au lieu du cou. La bouche du prisonnier se mit à écu-mer lorsqu'on lui enleva son panung et qu'on le força à écarter les genoux. Vitoon lui offrit alors de sélectionner son morceau, car la coutume voulait que la victime choisisse elle-même son instrument de torture. Les yeux du prisonnier roulèrent d'une pointe à l'autre. Vitoon vint à son aide en sélectionnant un long éclat affûté sur le plateau et le tint devant les yeux de la victime. Puis il le tendit au garde qui avait entonné la prière et qui à son tour se tourna vers Phaulkon pour obtenir la permission de continuer.
Phaulkon s'avança. « Pour qui travaillez-vous ? »
Le prisonnier hésita. Le bourreau amena la pointe de l'éclat de bambou à un cheveu de son entrejambe. Le prisonnier tenta instinctivement de rapprocher les genoux, mais quatre mains solides les maintinrent écartés. La sueur perlait à son front.
Phaulkon fit un bref signe de tête au bourreau qui porta rapidement un coup aux parties génitales du prisonnier. L'homme hurla de douleur.
« Pour qui travaillez-vous ? » répéta Phaulkon.
Cette fois, le prisonnier n'hésita pas. « Pour le seigneur Selim Yussuf, Puissant Seigneur !
— Où est-il en ce moment ?
— En ville, Seigneur.
— Pour quoi faire ?
— Euh... pour coordonner les opérations, Seigneur.
— Pourquoi tous ces incendies ? »
L'homme hésita. Le bourreau lui donna un nouveau coup et son visage se tordit de douleur.
« Je vous ai demandé la raison de ces incendies.
— Ils ont mis le feu aux maisons des farangs, Puissant Seigneur.
— A toutes ? »
Le visage ravagé par la peur, l'homme acquiesça.
Phaulkon essaya de garder un ton uniforme. « Ils sont tous morts ?
— Je ne sais plus, Puissant Seigneur. C'est ce que je croyais jusqu'à l'arrivée de Votre Excellence et de l'autre farang.
— Combien y avait-il de farangs à Mergui ?
— Soixante-deux, je crois.
— Est-ce que le Shahbandar est mort ?
— Je ne sais pas, Puissant Seigneur. Vraiment ! Songhkram était supposé prendre ma relève mais il n'est pas venu. Je suis à mon poste depuis le crépuscule.
— Le navire du Shahbandar se trouve-t-il toujours au port ?
— Il y était cet après-midi, Seigneur. Il était mouillé à côté de celui de l'envahisseur farang. Je les ai tous deux vus de mes propres yeux.
— Combien de navires dans les forces de l'envahisseur ?
— Je ne sais pas, Puissant Seigneur. Il n'y avait que celui du port.
— Qui a organisé la tuerie des farangs ? »
L'homme contempla ses pieds. Un coup violent le
fit hurler. « Puissant Seigneur, c'est le seigneur Selim, pleurnicha-t-il.
— Combien d'hommes a-t-il utilisés ? »
L'homme parut déconcerté. « Beaucoup, Seigneur.
Tout le monde.
— Quand cela a-t-il commencé ?
— Juste après le coucher du soleil.
— Quand doit rentrer votre maître ?
— Il ne l'a pas dit, Puissant Seigneur. Il m'a seulement demandé d'attendre ici.
— Vous êtes seul ?
— Oui, Puissant Seigneur. Les domestiques sont tous partis avec le maître. »
Il n'y avait plus qu'une seule question à régler.
« Nous partons maintenant, dit Phaulkon au prisonnier tremblant. Vous voulez venir avec nous ? »
L'homme hésita, juste le temps pour Phaulkon de se décider. Il prit Vitoon à part. « On ne peut pas lui faire confiance, murmura-t-il. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous encombrer de lui. Nous avons trop à faire. Et nous ne pouvons pas non plus le laisser pleurer ici. Vous allez devoir vous débarrasser de lui. Mais je veux que ce soit sans souffrances. Faites en sorte qu'il ne s'aperçoive pas de ce qui lui arrive. »
Vitoon s'inclina respectueusement et se dirigea vers le prisonnier. Il le détacha et l'emmena au-dehors.
Phaulkon fit venir Davenport et lui parla à voix basse pendant quelques minutes. Les yeux du secrétaire s'agrandirent en écoutant le plan de Phaulkon. Ce n'était pas pour rien que l'homme avait été nommé Barcalon de Siam.
Quand Vitoon fut de retour, Phaulkon donna au détachement l'ordre de regagner les pirogues.
Lorsqu'ils se dirigèrent vers l'appontement où les rameurs les attendaient, seul le prisonnier manquait à l'appel.
Le capitaine Weltden reprit lentement connaissance. Il avait le crâne affreusement endolori et le corps moulu. Des cris et des appels émanaient des collines autour de lui. Il vit son chapeau à côté de lui et fit un geste pour l'attraper. La couronne en était fendue. Un coup d epée sans doute. Il toucha sa tête et sentit du sang poisseux. Il pouvait dire merci à l'épais feutre de son chapeau. Il se sentait faible et étourdi.
A mesure que ses yeux s'accoutumaient à l'obscurité, il distingua un certain nombre de corps épars autour de lui. Il ne voyait pas leur visage mais redoutait le pire. Des incendies étaient allumés en divers points des collines et il crut voir rougeoyer des braises au sommet de celle où se trouvait la maison de White. Il se mit péniblement debout et se dirigea vers l'entrepôt le plus proche. Au-delà se trouvait le sentier qui conduisait au sommet de la colline. Il battit précipitamment en retraite à l'ombre d'un arbre : un groupe d'indigènes armés convergeaient vers le sentier. Il les vit grimper la colline en direction de la maison de White.
Weltden se retourna vers la mer. Il atteignit le bord de l'eau et scruta l'obscurité devant lui à la recherche de sa chaloupe. Elle ne se trouvait pas près du quai, mais au bout d'un moment ses yeux distinguèrent une embarcation qui glissait sur l'eau à mouvements lents et saccadés. Elle semblait se diriger vers l'autre extrémité du port. Il décida de longer le rivage à pied et d'essayer de la héler à l'endroit où la terre formait un petit cap un peu plus loin à droite. Les cris dans les collines s'étaient estompés et le port paraissait désert. Il avançait avec difficulté : il avait des élance-ments dans la tête à chaque pas. Lorsqu'il atteignit le petit promontoire, il était plutôt exténué. Il distingua les contours de l'embarcation juste devant lui. Rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il s'avança vers elle. Le fond boueux ralentissait sa marche et épuisait ses forces. Il vit que le bateau, malgré sa lente progression, ne serait bientôt plus à sa portée.
Il se tenait là, pantelant, en proie au vertige et à la douleur. Il n'était pas du tout certain de pouvoir regagner le rivage. Il n'y avait pas d'autre solution, il allait devoir appeler. Il savait que c'était risqué, mais cela valait mieux que de se noyer dans de l'eau qui lui arrivait à mi-cuisse. Il mit ses mains en porte-voix et cria, aussi fort qu'il l'osa : « Au secours ! »
Davenport quitta l'embouchure du Tenasserim et pénétra dans le golfe en décrivant une large courbe, évitant complètement le front du port. Aucun signe du Résolution dans l'obscurité, mais ce soir aucun officier de marine doté de raison ne signalerait sa position en allumant ses feux. Quatre des gardes de Phaulkon propulsaient la large pirogue tandis que Davenport répétait silencieusement son discours, mettant au point les réponses qu'il apporterait aux questions qu'on n'allait pas manquer de lui poser.
Ils se dirigèrent vers le large, suivant le côté gauche du golfe. Ils ne traverseraient que lorsque le port serait loin derrière. Au bout d'un certain temps, Davenport leva une main et scruta l'obscurité devant lui. Des contours sombres se découpaient devant eux. S'agissait-il déjà du Résolution ? Peut-être avait-il quitté le port. A pareille distance du rivage la houle enflait, mais il n'y avait rien là d'insurmontable pour la solide pirogue, taillée dans un seul tronc de teck. Davenport clignait toujours des yeux quand la flambée soudaine d'un des incendies à terre illumina les contours de deux larges vaisseaux devant eux. Il fit signe aux rameurs de mettre le cap sur le passage entre les deux. Il se demanda lequel était le Résolution.
Samuel White entendit l'appel au secours au moment même où il se démenait avec le peu de forces qui lui restait pour s'éloigner suffisamment du port. Quand l'aube viendrait, il ne voulait pas se retrouver au beau milieu et offrir une cible facile. Il y avait au nord de la ville des mangroves qu'il essaierait d'atteindre et où il projetait de passer la nuit. Aux premières lueurs, il verrait si le Résolution était encore dans les parages, et, si tel était le cas, il rassemblerait ses forces pour l'atteindre. Cela faisait maintenant une bonne heure qu'il pagayait avec son morceau de rame ; il était épuisé. Seules la vue des incendies à flanc de coteau et la certitude que sa maison faisait partie du lot l'avaient poussé à continuer. Le cœur brisé, il avait vu s'allumer de nouveaux incendies sitôt les premiers éteints. Chaque nouvelle conflagration était accompagnée d'un sinistre concert de hourras qui lui avait donné des frissons. Il avait continué à tirer sur sa rame en s'émerveillant des exploits que le corps humain pouvait accomplir sous la contrainte. Il avait en fait ramé une lieue entière avec une moitié de rame, qui plus est très abîmée. Mais pourquoi donc ces démons brûlaient-ils toutes les maisons ? Et qui étaient les meneurs ?
Un second appel au secours vint distraire le cours de ses pensées. Beaucoup plus fort cette fois. Cet imbécile allait bientôt attirer l'attention de tout le monde sur sa présence ! Le cri semblait provenir des marais, à une vingtaine de brasses. Comme c'était une voix anglaise, il y avait des chances qu'elle fût amie. Seuls les indigènes étaient devenus fous.
« Qui est-ce ? », demanda-t-il, pas trop fort. Il n'y eut pas de réponse immédiate, jusqu'à ce que la voix retentît de nouveau au-dessus des eaux : « Aidez-moi, je vous en prie ! »
White jura. Cet abruti allait avertir la ville tout entière.
« Du calme. J'arrive.
— Je suis par ici », dit la voix, qui s'était radoucie.
Avec sa moitié de rame, White entreprit de se diriger vers la voix en priant pour qu'il ne s'agît pas d'un piège. Il lui fallut presque vingt minutes pour l'atteindre. La voix, pensant l'avoir perdu, appela encore à deux reprises. Comme il s'approchait, White se rendit soudain compte qu'il la connaissait. Mais c'était impossible ! Il avait vu tuer Weltden.
« Anthony ? murmura-t-il, agité. C'est vous ? »
Il y eut un moment de silence, puis la voix, ravie, dit : « Samuel ! Quelle aubaine ! Comme je suis content de vous voir !
— Parlez plus bas. Il y a peut-être des bateaux indigènes dans les parages.
— D'accord. Je suis ici. » Weltden éclaboussa un peu d'eau pour indiquer sa position.
White l'atteignit enfin.
« Anthony, Dieu soit loué ! Vous êtes vivant. Je vous ai vu jeté à terre. » Il s'empara du bras qui lui était tendu mais tous deux étaient à bout de forces et Weltden tomba à genoux dans l'eau. White lui tendit sa moitié de rame et, après plusieurs tentatives infructueuses, Weltden, à demi mort d'épuisement, réussit à se hisser à bord. Les deux hommes gisaient pantelants, incapables de parler.
White finit par dire : « J'ai cru qu'ils vous avaient tué, là-bas, mon ami. Je venais à votre rescousse quand j'ai été moi-même complètement sonné.
— Que se passe-t-il donc, Samuel ? Un soulèvement général ?
— Je n'en sais pas plus que vous, mais ça en a tout l'air.
— Nous devons atteindre le Curtana. Je vais vous aider à pagayer.
— Avec une moitié de rame pour nous deux, Anthony ? La tâche ne va pas être facile.
— Une moitié de rame ? »
White lui montra le morceau de bois fracassé. « Maintenant vous savez pourquoi il m'a fallu tant de temps pour vous atteindre.
— Qu'est-il arrivé à mon équipage ?
— Vous voulez dire à ceux qui étaient dans cette chaloupe ? Massacrés jusqu'au dernier, j'en ai peur. J'ai dû balancer les corps par-dessus bord. »
Weltden restait silencieux.
« Nous allons ramer à tour de rôle avec la moitié que j'ai », dit White, qui prit péniblement la direction du Curtana en priant pour qu'il fût encore mouillé au port. Mais, au bout d'un quart d'heure, ils n'avaient progressé que de quelques brasses. Puis peu à peu le vent se leva et ils se retrouvèrent impuissants à garder le cap. White se traita d'idiot. A l'abri de la mangrove, au moins, ils auraient pu tenir bon. Ils n'avaient de toute façon pas l'énergie pour arriver jusqu'au Curtana. La seule maigre consolation était l'idée que le grain disperserait également les pirogues indigènes susceptibles de rôder.
Au bout d'un moment, ils dérivèrent dans une autre mangrove et s'arrêtèrent au milieu d'arbres touffus. Weltden voulait s'aventurer à terre mais changea rapidement d'avis quand White le mit en garde contre les crocodiles. Ils décidèrent de rester dans la chaloupe jusqu'au matin.
Epuisés par leurs efforts, ils s'allongèrent. Malgré le danger omniprésent, ils étaient infiniment soulagés à l'idée de pouvoir se reposer. White jeta de nouveau un regard aux collines : par endroits, on voyait encore quelques ruines fumantes. Les cris et les hourras d'une fête bruyante continuaient à ponctuer le silence nocturne. Les deux hommes fermèrent les yeux et s'endormirent immédiatement.
« Ohé ! du bateau ! demanda l'officier de quart. Qui va là ? »
Davenport fit signe à ses rameurs d'immobiliser la pirogue.
« Francis Davenport, secrétaire du seigneur White. Je viens de m'enfuir sur une pirogue. Je cherche le Résolution.
— Ici, c'est le Curtana. Le Résolution est à tribord.
— Avez-vous vu le capitaine Weltden quelque part ? » C'était une voix autoritaire cette fois, sans doute un officier. « Il s'est rendu à terre pour dîner avec le seigneur White.
— Non, répondit Davenport. A terre, c'est l'anarchie la plus totale.
— Je sais. Nous avons envoyé une chaloupe à la recherche de notre capitaine, mais nous avons dû rebrousser chemin. Nous projetons de reprendre les recherches à l'aube.
— C'est très sage à vous, monsieur ; maintenant, c'est beaucoup trop dangereux. J'ai de la chance d'être vivant. Si vous voulez bien m'excuser, je dois me rendre sur le Résolution.
— Vous ne pouvez pas le rater. Il est à tribord. Je suis désolé de ne pouvoir vous éclairer, mais nous n'avons pas envie de révéler notre position. Bonne chance !
— Merci. »
Davenport indiqua la bonne direction aux rameurs. Seuls de très vagues contours se dessinaient devant eux. Ils avancèrent prudemment jusqu'au moment où ils accostèrent la frégate.
Une voix questionna Davenport et il déclina son identité.
« Attendez ! » ordonna l'homme.
Davenport n'eut pas à attendre longtemps. Il entendit des pas précipités sur le pont, puis une voix étouffée s'enquit nerveusement : « Davenport ! C'est bien vous, mon gars ? »
Davenport l'aurait reconnue entre mille. Rob
Jamieson était de retour. Avec le trésor sans doute. Voilà qui était intéressant !
« C'est bien moi, Rob. Je peux monter à bord ?
— Permission accordée », répondit la voix avec affabilité.
Davenport grimpa à l'échelle.
« Quelles nouvelles de Sam ? demanda Jamieson avec inquiétude.
— Il est en vie, Rob. Mais il ne le restera que si nous allons à sa rescousse. On peut aller dans votre cabine pour parler ?
— Oui, Francis. Suivez-moi. »
Il suivit Jamieson dans l'escalier qui menait à une cabine chichement meublée. Ils s'assirent sur des chaises à dossier rigide.
« A dire vrai, Francis, je n'aurais jamais cru que quiconque survivrait à cet enfer. Où est Sam ?
— Il se cache, dans un endroit secret qu'il connaît plus haut sur la côte. Une petite grotte invisible de tout sentier. Il a réussi à se réfugier là avec deux ou trois de ses serviteurs. Presque tous les Européens sont morts. Massacrés. White m'a chargé d'essayer de vous retrouver ; il m'a donné quatre de ses meilleurs hommes. Ils sont venus avec moi. Il ne peut pas quitter sa cachette sans bateau, il est à court de vivres et les indigènes veulent sa peau. Combien d'hommes avez-vous à bord, Rob ?
— Vingt-quatre, mais la plupart sont des matelots. » L'Ecossais fronça les sourcils. « De plus, j'ai besoin d'eux pour garder... J'ai une cargaison de grand prix à bord.
— White m'a parlé du trésor, Rob. Il a suggéré que vous pourriez peut-être utiliser ses hommes pour le garder, ceux qui sont venus avec moi dans la pirogue. Nous avons besoin de vos gars pour secourir White. Ce n'est pas une mission pour des Siamois. »
Jamieson regarda Davenport d'un air sceptique. « On peut faire confiance à vos hommes ?
— Bien sûr qu'on peut leur faire confiance ! Ce sont les hommes de White. Parmi les meilleurs qu'il ait.
— Je les connais ?
— Ça se pourrait. Non, réflexion faite... Ils étaient sous les ordres directs de Rodriguez, pas de White. Il se peut pourtant que vous les ayez vus dans les parages.
— Je suis impatient de venir en aide à Sam, mais je ne peux pas laisser seulement quatre hommes pour garder un trésor de cette taille.
— Je comprends. » Davenport s'interrompit. « Attendez une seconde, je crois que j'ai une idée.
— Laquelle ?
— Lors de mon évasion, j'ai rencontré un riche négociant portugais qui s'enfuyait aussi. Il avait avec lui une escorte substantielle. Il m'a dit que même si les indigènes ne voulaient tuer que les Anglais, ils étaient incapables de faire la différence entre les Européens. Aucun Portugais ne se sentait en sécurité. Il m'a demandé si lui ou ses amis pouvaient se réfugier à bord du Résolution. Leur petite église est déjà pleine à craquer. Ses hommes étaient en train de réquisitionner des bateaux quand je l'ai quitté. S'il arrive jusqu'ici, peut-être que nous pourrions demander à ses gardes de veiller aussi sur le trésor ? Je suis sûr qu'il serait ravi de se voir offrir l'occasion de témoigner sa gratitude. »
Jamieson hocha la tête. « Laisser le trésor entre les mains d'étrangers ? Jamais de la vie.
— Mais que diriez-vous de laisser quatre autres de vos hommes ici ? Avec les miens, cela ferait huit en tout pour garder le trésor. Le reste pourrait venir avec nous secourir White. »
Jamieson aimait un peu mieux cette idée-là. « Peut-être pourrais-je demander au Curtana de me prêter certains de leurs hommes... Quoique je ne sache pas non plus dans quelle mesure on peut leur faire confiance. »
Davenport hocha la tête. « Je ne ferais pas cela,
Rob. Si la rumeur dit vrai, le Curtana va avoir besoin de tous les hommes disponibles pour servir les canons.
— Quelle rumeur ?
— Le bruit court que des ribambelles de pirogues indigènes s'apprêtent à nous prendre par surprise à la première heure et à nous écraser. C'est pourquoi nous devons aller à la rescousse de White ce soir. »
Jamieson se renfrogna, puis il eut une idée. « Etes-vous absolument certain que Sam est toujours en vie ?
— Tout à fait certain, Rob. J'étais avec lui. » Il se pencha en avant. « Mais il y a quelque chose d'autre que vous devriez savoir — c'est confidentiel, bien sûr. » Il baissa la voix. « White et Weltden ont conclu un marché. »
Jamieson haussa le sourcil. « Un marché ?
— Oui. White avait obtenu une autorisation spéciale de la Compagnie pour transporter son trésor sain et sauf en échange de certains... Oh ! c'est sans importance et cela n'a rien à voir. De toute évidence, une part ira la Compagnie. Mais le fait est que le marché a été conclu et que White dispose des papiers nécessaires. » Davenport prononça lentement ces mots. « La cargaison sera légale, Rob. Les papiers mentionnent White et personne d'autre, ce qui est une raison de plus pour le tirer d'affaire. »
Jamieson se redressa sur sa chaise. « Vous voulez dire qu'on pourrait même partir d'ici avant le lever du jour, si l'on ramenait Sam ?
— Oui. A la minute même où White est à bord, nous appareillons. Avec le trésor. »
L'Ecossais parut déchiré. « Mais est-ce que cette bon Dieu de ville n'a pas pris les armes ? Les hommes du Curtana ont dû rebrousser chemin. Quelles seraient nos chances ? Et laisser un tel trésor derrière nous, presque sans protection...
— Nos chances seraient grandes, Rob. Je connais bien le terrain. Nous éviterions les zones peuplées.
White se cache plus haut sur la côte, pas en ville. Et même si nous rencontrions un ou deux indigènes, avec vingt Européens armés, nous n'aurions aucun problème. Les Siamois savent s'incliner devant le nombre. »
Jamieson fronça les sourcils. « Mais pourquoi Sam n'est-il pas venu directement ici comme vous ?
— Il a cru qu'il n'y arriverait pas. Il savait que le devant du port serait bien gardé parce que les indigènes s'attendaient à ce qu'il essaie d'atteindre le Résolution. Avec cette populace assoiffée de sang qui mettait le feu à toutes les maisons des Blancs dans la colline, il a dû prendre une décision rapide. Il a jugé que le mieux serait d'éviter la ville. Il s'est donc enfui vers la grotte au nord. Comme il fallait absolument qu'il fît parvenir un message au Résolution, il a décidé de prendre le risque de me donner ses meilleurs hommes. »
Jamieson était pensif. « J'aimerais pourtant bien laisser également quatre de mes hommes ici.
— Entendu. Nous nous débrouillerons avec les vingt qui restent.
— Vous êtes sûr de connaître le chemin, Francis ? Nous ne voulons pas tomber dans une embuscade indigène.
— Ne vous inquiétez pas, Rob. J'ai autant envie que vous de revenir ici.
— Bon, d'accord. Je vais réunir les gars.
— Ah, oui ! Rob, veuillez avertir les gardes qui restent que le négociant portugais et son escorte pourraient bien se présenter. Il ne faudrait pas qu'ils leur tirent dessus. »
Jamieson rit. « Nous leur offrirons l'hospitalité, Francis, ne vous faites pas de bile ! »
Quand White ouvrit les yeux, le jour se levait presque. Il étira ses membres douloureux et bâilla. Tout son corps était courbatu par les efforts inhabituels qu'il avait fournis pour ramer, les coups qu'il avait reçus et sa nuit passée à même le fond de la chaloupe. Il n'avait pas fait froid, mais la dureté de ce plancher avait été plutôt inconfortable.
Il regarda Weltden allongé sur le côté à l'autre extrémité, les genoux recroquevillés et la tête sur les mains. Il paraissait profondément endormi, ou alors il était inconscient. Le sommet de son crâne était recouvert de sang séché.
White se penchait pour tenter de le réveiller quand il se figea et tendit l'oreille. On percevait distinctement des bruits de voix au-dessus de l'eau. Difficile de dire à quelle distance. C'étaient des voix indigènes et, à leur ton, on ne les avait pas encore repérés. Il fallait qu'il réveillât Weltden en douceur. Il sentit les battements de son cœur s'accélérer. Les voix se rapprochaient. Il avança sur les genoux. La chaloupe craqua sous son poids et il pria pour que le bruit ne se répercutât pas au loin. Sur une branche au-des-sus de lui, un iguane fila à toute allure puis s'arrêta pour écouter, la gorge pantelante.
Il était presque à la hauteur de Weltden lorsque ce dernier remua et se mit à grommeler bruyamment. White plongea et lui mit la main sur la bouche, étouffant la fin du grognement. Weltden ouvrit les yeux et le fixa d'un air ahuri. Tout à coup, les voix indigènes se turent. La respiration de Weltden était laborieuse ; White enleva sa main pour lui permettre de respirer plus librement. Il mit un doigt sur sa bouche pour lui intimer le silence.
Les voix s'étaient arrêtées, mais on ne pouvait pas ne pas entendre le bruit des pagaies fendant l'eau. Bien que le jour ne fût pas encore levé, l'obscurité diminuait. Les contours nerveux des palétuviers étaient clairement visibles. White retourna en rampant à l'autre bout de la chaloupe et prit le morceau de rame. Il vit que Weltden avait également entendu.
Le bruit cessa brusquement. Il y eut des chuchotements, puis les coups de pagaie reprirent.
Les deux hommes étaient aplatis contre le plancher lorsque la pirogue se dirigea vers leur embarcation. White serra plus fort sa rame. Il attendait en retenant sa respiration. Une tête apparut, mais du côté de Weltden. Le poing de Weltden s'écrasa sur la figure d'un homme qui tomba à la renverse en hurlant. White s'assit au moment où une autre silhouette surgissait de la pirogue, brandissant un poignard incurvé. L'homme s'agrippa au rebord de la chaloupe pour se maintenir en équilibre et se prépara à fondre sur Weltden. C'est alors qu'il remarqua White et se ravisa. Il changea son poignard contre une pagaie. A la vue de celle-ci, White se jeta en avant.
Il atterrit sur l'homme avec un bruit sourd et fit presque chavirer la pirogue. « Attrapez leurs pagaies ! » siffla White à Weltden.
Aucun signe de l'autre Siamois. L'homme dans la pirogue planta ses dents dans l'épaule de White qui hurla de douleur. White était de loin le plus lourd des deux, mais le Siamois était souple et ses réflexes instantanés. Les deux hommes se précipitèrent pour attraper le poignard mais le Siamois fut le plus rapide. Tandis qu'il se baissait, White lui assena un coup de poing sur la nuque. L'homme s'écroula mais s'accrocha au poignard. Il se retourna brusquement et envoya de violents coups à l'aveuglette. L'arme atteignit White juste au-dessous de l'épaule. Comme l'homme s'écartait pour recommencer, Weltden apparut derrière lui : il tenait sa chemise bien serrée dans ses mains. Il la fit passer par-dessus la tête de l'homme, autour de son cou, et tira brusquement dessus. Les yeux du Siamois lui sortirent des orbites lorsqu'il essaya désespérément de desserrer l'étreinte. White saisit sa chance. Il donna un bon coup de genou dans l'entrejambe de l'homme. Le Siamois baissa les bras en hurlant de douleur. L'étreinte de Weltden se resserra jusqu'à ce que l'homme cessât de réagir.
« Partons d'ici », dit rapidement White. Les premières rougeurs de l'aube apparaissaient vaguement à l'horizon.
Us balancèrent le corps de l'homme par-dessus bord et regagnèrent leur chaloupe en pagayant. Elle avait dérivé pendant la bagarre. Toujours aucun signe de l'autre indigène. En tout cas, ils disposaient désormais de deux pagaies correctes. Elles étaient plus courtes que les rames d'une chaloupe, mais c'était une amélioration considérable. Weltden ramassa le poignard du mort et le fourra dans son haut-de-chausses. Us se rangèrent à côté de leur bateau et y montèrent. Us ne remarquèrent pas la silhouette courbée au fond. Weltden prit la chemise qui avait étranglé l'indigène et la noua autour de l'épaule de White pour endiguer le flot de sang. Sa bouche s'ouvrit toute grande lorsque White lui décocha soudain un violent coup de pied dans la poitrine. Il partit en arrière et s'écrasa sur le Siamois. Le souffle coupé, l'indigène se plia en deux tandis que White se précipitait sur lui. Ensemble, les deux hommes le maîtrisèrent, mais le Siamois glissa entre leurs mains telle une anguille, plongea par-dessus bord et disparut rapidement dans la mangrove.
Les Anglais s'éloignèrent du rivage en pagayant aussi vite que leurs forces le leur permettaient. De nouveau, il y eut un grain, mais cette fois ils avaient le vent et la marée avec eux et ils progressèrent rapidement. Lorsqu'ils pénétrèrent dans le golfe, les premiers rayons du soleil apparaissaient derrière Mergui, illuminant les collines comme quelque majestueux décor de théâtre. On voyait au loin le
Résolution et le Curtana, mouillés de l'autre côté de la barre. Le golfe était noir de pirogues. Leur chaloupe était horriblement voyante. Ils se hâtèrent de retourner s'abriter dans la mangrove avant qu'une pirogue indigène ne les repérât.
Selim ne rentra chez lui qu'au petit matin. La ville avait enfin retrouvé son calme. Il se sentait à la fois rempli d'allégresse et épuisé. Rempli d'allégresse à l'idée qu'une fois de plus les Maures allaient peut-être retrouver leur juste place à Mergui et épuisé par le carnage et la difficulté de contrôler une populace quasi hystérique.
Il s'inquiétait que personne n'eût vu le Shahbandar mort, mais un des chefs paysans lui avait assuré que la maison de ce dernier avait été réduite en cendres. « Même ce chien d'infidèle n'a pu survivre dans une telle rôtissoire », avait-il commenté avec un grand sourire.
Au moment où il franchissait le portail, Selim fut surpris de voir que le garde n'était pas à son poste. Peut-être était-il parti faire la fête avec ses compagnons. Il entendit remuer les domestiques. Au moins étaient-ils rentrés à la maison.
Bientôt, il retournerait à Tenasserim où il se ferait discret jusqu'à ce qu'Ayuthia eût terminé son enquête à propos du soulèvement. Il était certain que les pièces à conviction contre les farangs seraient écrasantes. Il n'y aurait pas un seul Siamois qui ne serait prêt à corroborer le fait que les farangs avaient tiré les premiers.
Il entra dans sa chambre et s'allongea sur une natte de roseaux. Il se reposerait deux ou trois heures avant l'aube. Ses dernières pensées furent pour la poignée de farangs encore en vie sur leurs bateaux. Il doutait que les hommes du Résolution ou du Curtana osent passer à l'action alors que leurs maîtres étaient tous deux morts. La chaloupe qu'ils avaient envoyée s'était dépêchée de rebrousser chemin quand les matelots avaient vu qu'ils avaient affaire à plus fort qu'eux. Et lorsque le jour se lèverait, l'équipage des deux vaisseaux verrait deux cents pirogues de guerre patrouiller dans le golfe. Sans aucun ami à terre, ils partiraient certainement.
Les mois de préparation soigneuse s'étaient révélés payants. Pourtant, maintenant que tout était fini, Selim sentait un vide étrange, et ce ne fut que peu avant l'aube qu'il put trouver le sommeil.
White et Weltden trouvèrent la pirogue abandonnée, prisonnière de quelques branches basses en lisière de la mangrove. Aucun signe du second Siamois : sans pagaie, la pirogue ne lui servait pas à grand-chose.
Ils changèrent vite d'embarcation et se dirigèrent de nouveau vers la mer. Si seulement ils pouvaient arriver à portée de voix du Curîana ou du Résolution avant qu'une des pirogues indigènes ne les accostât ! Weltden estima que le Curtana était à environ un demi-mille. Aucune des pirogues ne semblait bouger pour le moment : le soleil était à peine levé et les bateliers n'avaient vraisemblablement pas encore commencé à patrouiller.
Peu habitués à la pirogue indigène, les deux hommes avancèrent lentement jusqu'au moment où ils apprirent à synchroniser leurs mouvements. White se tenait à la proue, pagayant avec son bras valide et grimaçant à cause de la douleur dans son épaule. Pour chaque coup de pagaie de Weltden, White devait en donner deux pour maintenir un rythme régulier. En trente minutes, ils avaient couvert presque la moitié de la distance. La sueur leur dégoulinait le long du visage et White était de plus en plus pâle.
Ils avancèrent un quart d'heure de plus sans inci-dent. Ils savaient que ce n'était qu'une question de temps avant que les pirogues ne les hèlent, car ils étaient maintenant plus près des vaisseaux que les autres pirogues. Les indigènes ne manqueraient pas de se demander pourquoi une de leurs embarcations s'approchait des bateaux farangs. Ils continuèrent à se diriger en ligne droite vers le navire le plus proche, le Curtana, à environ une encablure de là.
Ils couvrirent une trentaine de brasses avant que l'appel redouté ne leur parvînt de quelque part sur leur gauche. Les deux Anglais se regardèrent et redoublèrent leurs efforts. Leur pirogue bondit en avant, mais le changement de rythme non concerté la fit zigzaguer. Les deux hommes jurèrent tandis qu'ils perdaient des moments précieux à s'adapter au nouveau rythme. La douleur dans l'épaule de White se fit plus aiguë.
A leur grande horreur, ils remarquèrent que leurs efforts avaient permis à la pirogue indigène de se rapprocher de la leur. Elle se trouvait à vingt brasses et la distance diminuait. D'autres, alertées par le cri, se lancèrent à la poursuite. Bientôt, une douzaine d'embarcations convergeaient sur les Anglais, les indigènes s'encourageant mutuellement.
White et Weltden n'étaient pas à plus d'une demi-encablure du Curtana et il semblait impossible que son équipage n'entendît pas les hurlements. Un instant plus tard, ils reconnurent le cri d'une vigie anglaise. Leur moral remonta, et White, les yeux fiévreux, le bras traversé d'une douleur atroce, redoubla d'efforts. Weltden posa sa rame. White le dévisagea avec incrédulité. La pirogue se mit à tourner en rond.
« Que diable... »
Weltden ignora White et mit ses mains en porte-voix dans la direction du vaisseau. « Au secours ! C'est votre capitaine ! Au secours, vite ! »
White jura. Pourquoi ce crétin avait-il fait ça ? Le vaisseau les avait vus de toute façon. Ils avaient perdu de précieuses secondes.
A huit brasses de distance au plus, deux pirogues indigènes avançaient de front tandis que les Anglais étaient encore à une bonne cinquantaine de brasses du Curtana. La course semblait quasi terminée. Puis, soudain, la sirène d'un bateau retentit, suivie quelques secondes plus tard du grondement d'un canon. Les pirogues de tête ralentirent. Puis le Résolution fit également retentir sa sirène. White faillit pleurer de joie à ce son familier. Des cris d'encouragement s'échappaient des deux vaisseaux.
« Ils mettent une chaloupe à la mer, cria Weltden. Allez, Sam ! Ce n'est pas le moment de renoncer. » Mais White était à bout de forces. Son visage était couleur de cendre, la bandage de fortune autour de son épaule trempé de sang. Il laissa échapper sa pagaie et s'effondra.
Un autre coup de canon traversa le golfe. Weltden se retourna tout en continuant à pagayer. Une pirogue était en train de sombrer, d'autres regagnaient le rivage. Seules les cinq qui étaient le plus proches étaient encore en course. Le bateau n'avait pas osé leur tirer dessus par crainte de les toucher. La pirogue de tête se trouvait maintenant à moins de six brasses. La sueur qui ruisselait le long du visage de Weltden lui brouillait la vue. Il pagayait comme un fou, sachant qu'à la minute même où la pirogue de tête l'aurait rattrapé, il serait un homme mort. Cinq brasses... quatre... trois... Devant lui, il vit une chaloupe. Une douzaine de rameurs la propulsaient. Il fit appel à ses dernières ressources et, dans un suprême effort, réussit à maintenir la distance avec la pirogue de tête une minute de plus. Puis à son tour il s'écroula, épuisé.
La chaloupe fonçait en fendant l'eau qui écumait à l'avant. Elle se trouvait à une vingtaine de brasses. Wells, le second, leva son mousquet et visa soigneusement. La décharge tomba juste devant la pirogue de tête. L'espace continuait à diminuer. Le deuxième tir de Wells abattit l'un des deux rameurs indigènes de la pirogue de tête qui ralentit brusquement. Le second rameur laissa tomber sa pagaie et plongea dans la direction de l'embarcation de Weltden. En trois brasses rapides, il saisit le bord du bateau et se hissa dedans. Il sortit son poignard. Weltden, que ses forces abandonnaient, regardait, impuissant. Deux mousquets armés se levèrent dans la chaloupe. Le Siamois brandit son arme et plongea. Les deux mousquets firent feu. Le Siamois, touché, perdit l'équilibre et enfonça sa lame dans la cuisse de Weltden.
Les occupants des quatre autres pirogues se mirent à l'abri lorsque les mousquets se tournèrent vers eux. Puis, quand la chaloupe accosta la pirogue des Anglais, ils rebroussèrent chemin. On transporta White et Weltden sur la chaloupe du Curtana.
Wells regarda les corps sans vie de son capitaine et de Samuel White et soupira de soulagement. La preuve était enfin faite qu'il avait eu raison. Car il avait soutenu le capitaine Weltden de bout en bout. Il avait craint le pire quand le cadavre mutilé d'un homme blanc avait dérivé près d'eux à l'aube et avait été ensuite identifié comme étant celui de Mason. Il était persuadé que ce spectacle macabre déclencherait une mutinerie à bord. Mais l'apparition de White, blessé, et dans un état pire encore que le capitaine Weltden, montrait clairement qu'il s'était agi d'un soulèvement indigène et non de quelque complot ourdi par White. Il jeta un coup d'œil vers les lointaines collines où le soleil illuminait les restes calcinés de ce qui avait été autrefois des habitations humaines. Dès qu'ils atteindraient le Curtana, il enverrait une chaloupe armée vers la pirogue indigène la plus proche avec un message pour leurs chefs à terre, offrant d'échanger les survivants européens contre de l'or.
Lorsqu'on transporta Weltden à bord du Curtana, l'équipage rassemblé l'acclama. Un chirurgien se tenait prêt à intervenir. White avait repris conscience mais il était toujours allongé dans la chaloupe car il avait insisté pour qu'on le conduisît à bord du Résolution sans tarder. Bien que ce dernier ne fût pas à plus d'une centaine de pieds, ses ponts étaient étrangement déserts. Un accueil très différent de celui du Curtana, remarqua-t-il perplexe.
La chaloupe se rangea le long du vaisseau. Deux marins le regardèrent et le saluèrent. Ils avaient un air rébarbatif.
« Courage, les gars ! cria un des rameurs. Il n'est que blessé. Je ne crois pas qu'il soit en danger.
— On peut vous donner un coup de main ? » demanda un autre rameur lorsque les marins montèrent dans la chaloupe.
« Non, merci. On va y arriver. »
Ils soulevèrent White par les pieds et les épaules. Il cria de douleur. Ils le transportèrent avec soin sur le pont puis le descendirent par une écoutille. La chaloupe du Curtana s'éloigna. Les matelots amenèrent White devant la porte d'une cabine à laquelle l'un d'eux frappa.
« Entrez », dit une voix.
White fut immédiatement sur le qui-vive. Il connaissait cette voix. Ses entrailles frémirent.
La porte s'ouvrit et une silhouette vêtue d'une chemise et d'un panung noirs l'accueillit avec le sourire. Les yeux de White se dilatèrent. Les matelots l'allongèrent sur une couchette et prirent congé.
« Bienvenue à bord, Samuel, dit Phaulkon. J'espère que vous n'en avez pas vu de trop dures. Mais vous allez me raconter tout ça. »
Cela faisait presque douze heures que Phaulkon se trouvait à bord du Résolution. Il n'avait pas eu de mal à se faire passer pour un négociant portugais la veille au soir. Il parlait couramment le portugais et savait parfaitement en imiter l'accent en anglais. Il avait même l'air portugais. Lui et ses seize gardes n'avaient pas essayé de malmener les quatre membres de l'équipage à qui Jamieson avait donné l'ordre de rester à bord. On les avait laissés dormir tranquillement jusqu'à l'heure précédant l'aube où deux d'entre eux étaient morts en silence. Les deux autres avaient été désarmés et épargnés après avoir révélé le nom de Jamieson. De toute façon Phaulkon avait besoin d'eux pour maintenir les apparences. Ils avaient déclaré ne rien savoir sur le sort du Sancta Cruz et juré qu'ils faisaient partie de l'équipage d'origine du Résolution. Le capitaine Jamieson était apparu un beau jour avec son propre équipage et s'était emparé du vaisseau. Le capitaine était parti un peu plus tôt dans la nuit en compagnie de M. Davenport pour secourir le seigneur White à terre. En dehors de cela, ils ne savaient rien.
Phaulkon n'avait dormi qu'une heure ou deux. Après l'arrivée de White, il passa le début de la matinée à surveiller tour à tour les mouvements des pirogues indigènes dans le golfe et l'état de White. La situation était calme sur les deux fronts. Les pirogues indigènes se tenaient à distance, attendant apparemment de voir ce que les deux grands vaisseaux allaient faire. White n'avait pas bougé. Il s'était évanoui en arrivant puis avait sombré dans un profond sommeil. Vers midi, une chaloupe du Curtana était venue s'enquérir de sa santé et s'était vu répondre qu'il se reposait encore. Le reste de la matinée, Phaulkon avait examiné les cales du navire où il avait découvert des piles de caisses et des rangées de vastes coffres de marin. Les premières contenaient une petite fortune en lingots d'or, probablement de quoi payer la totalité de la compensation demandée par Yale. Les coffres regorgeaient d'un extraordinaire assortiment de trésors, manifestement accumulés au cours des ans : vases et tapis d'une valeur inestimable, pièces de huit, lingots d'or japonais, doublons espagnols, rubis, diamants, crucifix d'or et diverses armes incrustées de nacre. Dans l'un des coffres il avait même trouvé des peaux de tigre et des cornes de rhinocéros. L'or des caisses portait encore le sceau d'Atjeh. Manifestement, la mission de Jamieson concernant le Sancta Cruz avait réussi, mais sa cargaison devait avoir rapporté davantage que la valeur de ces lingots d'or. Mais où se trouvait le Sancta Cruz ?
Phaulkon décida d'aller jeter un nouveau coup d'œil à White. C'était le début de l'après-midi : il devait certainement être réveillé.
Le bruit d'une porte qui se fermait parvint jusqu'à la conscience de White, mais il l'écarta : son esprit était tout entier préoccupé par la douleur lancinante de son épaule. Puis il entendit craquer une planche et ouvrit les yeux. Il regarda autour de lui, perplexe. Le visage de Phaulkon se présenta à son regard. Et il se souvint immédiatement de sa situation. Il referma les yeux et étouffa un grognement en essayant de rassembler ses esprits. Phaulkon attendit patiemment, en silence.
« Ils m'ont eu par surprise, Constant, dit enfin White. Je voulais défendre Mergui contre l'ennemi, mais les indigènes se sont mépris sur mes intentions. Peut-être ont-ils cru que je complotais avec les Anglais. Dieu merci, vous êtes là, Constant ! »
Phaulkon prit une chaise et s'assit à côté de la couchette. « Que s'est-il passé exactement, Samuel ? » Le visage de White s'assombrit. « Les indigènes
ont été saisis d'un accès de folie meurtrière. Ils... ils ont mis le feu aux maisons des Européens sans prévenir. Voyez-vous, je les avais armés pour défendre Mergui. Mais, au lieu de cela, ils se sont retournés contre nous. C'était terrible. Terrible ! La surprise a été totale.
— Mais qu'est-ce qui a déclenché le massacre, Samuel ? »
White réfléchit à la question. « Je crois que ce sont les coups de canon. J'ai essayé d'arrêter cet imbécile de Weltden.
— Weltden ?
— Oui, le capitaine du Curtana, le navire de la Compagnie venu s'emparer de la ville. » White parlait lentement en peinant sous l'effort. « Voyez-vous, j'ai dû prétendre que j'étais d'accord avec Weltden pour l'empêcher de passer à l'attaque. J'ai même dit que je coopérerais avec lui. Il le fallait pour gagner du temps, jusqu'à ce que j'aie renforcé les fortifications de la ville. Mais avant que j'aie pu l'en empêcher, ce cinglé a ordonné que le Curtana tire des salves de canon pour fêter notre contrat. Les... les indigènes ont dû croire que...
— Que vous fêtiez votre victoire à l'avance ?
— Eh bien ! Oui. Après les salves, je suis vite retourné à terre pour réunir le conseil. Je voulais expliquer ce qui s'était passé. Mais... deux des membres étaient absents et j'ai dû laisser des messages les convoquant chez moi à la première heure. C'était ce matin. » White eut un rictus d'amertume. « Mais... c'était déjà trop tard.
— Vous savez où se trouve Selim ? demanda soudain Phaulkon.
— Selim Yussuf ? Le frère de Hassan ? » White se renfrogna. « Un sale type. Je le faisais surveiller à Tenasserim.
— C'était le meneur. Il faut le trouver et l'arrêter.
— Le meneur ? Je savais qu'on ne pouvait pas lui faire confiance, mais j'étais tellement occupé à mani-puler Weltden que je n'ai pas eu le temps d'examiner personnellement ses activités. J'ai dû laisser cette tâche à mes hommes. »
White commençait à désespérer. Que savait Phaulkon ? Que faisait-il à bord de ce vaisseau ? White était malade à l'idée du trésor qui dormait dans la cale. Qu'est-ce qui avait amené Phaulkon à Mergui ? Quelque chose que Davenport avait dit à Ivatt ? Où diable se trouvait Jamieson ? Un millier de questions l'assaillaient, mais il était obligé de se prêter au jeu de Phaulkon. Il fallait toujours que Phaulkon jouât avec sa victime, comme un chat avec une souris. Pourquoi ne pouvait-il pas dire ce qu'il avait à dire et en finir ?
Phaulkon observait le visage agité de White. Il ressemblait à une bête acculée qui s'interroge sur les intentions de son bourreau. C'était un menteur invétéré. Confronté aux preuves, Sam White essaierait de les tourner à son avantage. Même dans son état de faiblesse actuel, il était capable d'inventer indéfiniment des histoires. Phaulkon n'avait pas le temps de les écouter.
« Jamieson m'a tout raconté au sujet de sa mission, commença-t-il froidement, mais je préférerais apprendre les faits de votre bouche. Où est le Sancta Cruz ?
— Le Sancta Cruz ? » White, mal à l'aise, détourna les yeux. « J'aimerais bien le savoir, Constant. Il y a eu pas mal de rumeurs. Et aussi quelques accusations. Mais, honnêtement, je n'ai pas eu le temps d'enquêter. La sécurité de Mergui a été mon unique préoccupation. Vous n'avez pas idée de ce que ça a pu être ! Ce Weltden est plutôt instable. Tantôt il veut raser Mergui, tantôt il me demande de coopérer à la prise de la ville. Ça a été une guerre des nerfs constante. Où se trouve Jamieson ?
— En sécurité, ne vous inquiétez pas. Il m'a dit que vous lui aviez ordonné d'envoyer le navire par le fond. »
White était devenu très pâle. « Il a raconté ça ? » Il hocha la tête, incrédule. « La dernière fois que j'en ai entendu parler, il était parti pour Atjeh. C'est... c'est ce que disait la rumeur en tout cas. » Il parut fouiller dans ses souvenirs. « On racontait même que Jamieson s'en était emparé et l'avait emmené là-bas. Mais j'ai du mal à y croire. Seul Coates serait assez fou pour faire une chose pareille. Voyez-vous, Constant, il s'est passé tant d'incidents à Mergui ces derniers jours que... »
Phaulkon lui coupa la parole.
« Une partie du butin du Sancta Cruz se trouve en bas dans les cales. Je l'ai vu moi-même. »
White s'était préparé à cette remarque. « Le trésor qui se trouve à bord de ce vaisseau, Constant, provient de La Nouvelle-Jérusalem et non du Sancta Cruz. Je m'apprêtais à le rapporter à Madras, quand l'arrivée du Curtana m'a forcé à repousser mes plans.
— La Nouvelle-Jérusalem transportait des rubis, Samuel, pas de l'or. Les inscriptions sur les caisses contenant les lingots d'or ont été effacées, mais l'or porte encore le sceau d'Atjeh. »
White écarquilla les yeux en regardant Phaulkon. « Atjeh ? C'est extraordinaire ! A moins bien sûr qu'une partie du trésor de La Nouvelle-Jérusalem ne vienne de là. Je n'ai jamais vérifié. »
Phaulkon le regarda comme s'il avait affaire à un enfant qui n'en fait qu'à sa tête. « Vous aurez tout le temps d'éclaircir le mystère, Samuel. Je vais... »
Il y eut un coup insistant à la porte.
« Oui ? dit Phaulkon.
— Puissant Seigneur, répondit en siamois une voix respectueuse, vous m'avez demandé de vous informer s'il se produisait quelque chose d'inhabituel. Je pense que Votre Excellence devrait monter sur le pont.
— Entrez, Vitoon. Emmenez le seigneur White dans la cale et laissez-le contempler son trésor. Faites doubler la garde.
— Puissant Seigneur, je reçois vos ordres. »
Sans un regard à White, Phaulkon se dépêcha de grimper sur le pont.
Une yole se dirigeait vers le Curtana. Phaulkon se protégea les yeux du soleil de fin d'après-midi pour regarder en direction de la mer. Deux navires étaient mouillés au large. Ils étaient trop éloignés pour qu'il pût voir leur pavillon, mais ils ressemblaient à des bâtiments de guerre anglais. Il tourna le regard vers le port. Les innombrables pirogues indigènes continuaient à faire le guet, tout en gardant prudemment leurs distances.
La yole se rangea le long du Curtana. Il y avait cinq hommes à son bord. L'un d'eux se leva et parla avec l'officier de quart. Le nouveau venu portait un uniforme d'officier de la marine britannique, les autres étaient des rameurs. Il y eut un bref échange ; l'officier de quart salua et s'éloigna d'un pas décidé. Quelques minutes plus tard, un officier supérieur apparut sur le pont en boitant fortement. Sans doute le capitaine Weltden, songea Phaulkon. Il descendit lentement dans la yole qui regagna le large.
Quelques instants plus tard, le Curtana mettait à la mer une petite embarcation qui se dirigea vers le Résolution. Phaulkon s'abrita derrière le grand mât et ordonna aux deux marins anglais de Jamieson de l'accueillir. Ce n'était un secret pour personne que la majorité de l'équipage du Résolution était anglaise, et Phaulkon ne voulait pas éveiller les soupçons du Curtana en laissant voir à un membre quelconque de son équipage qu'il y avait tant de Siamois à bord. Deux des gardes de Phaulkon se tenaient dans l'ombre avec lui, le mousquet braqué sur les hommes de Jamieson pour s'assurer de leur coopération.
La petite embarcation accosta. Un des hommes se leva et salua les deux matelots anglais. Puis il leur tendit un morceau de papier. Les rameurs s'enquirent de la santé de White et repartirent après avoir échangé quelques plaisanteries.
On apporta le message à Phaulkon. Plié à la hâte, il était adressé au seigneur White dont le nom avait été griffonné. Phaulkon l'ouvrit et lut le message suivant : « Le gouverneur Yale est arrivé. Ne vous inquiétez pas, notre accord tient toujours. Attendez mon retour. » C'était signé Anthony Weltden.
Phaulkon relut attentivement le mot. Il se demanda à quel accord Weltden faisait allusion et pourquoi White ne devait pas s'inquiéter. On avait l'impression que l'arrivée de Yale pourrait menacer quelque plan concocté par les deux hommes. Et pourquoi Yale était-il arrivé avec deux bâtiments de guerre ? Avec le Curtana, cela faisait désormais trois navires armés de la Compagnie dans les eaux de Mergui. Mauvais signe. Les intentions de Yale ne pouvaient guère être amicales. En ce qui concernait Weltden, son allié commandait toujours le Résolution. Dieu seul savait quelles décisions hâtives il pourrait prendre en conséquence.
Plus Phaulkon réfléchissait à la question, plus il en concluait qu'il ne pouvait se permettre d'attendre que Yale passât à l'action le premier.
Il ordonna que l'on mît à la mer une des yoles du Résolution.
Al
« Ohé ! Du bateau ! » La voix de la vigie de la Perle héla la yole qui se dirigeait vers l'immense navire de guerre. Phaulkon dénombra quarante-huit sabords.
Pas loin sous le vent, se trouvait l'autre bâtiment de guerre anglais. Phaulkon pouvait juste en distinguer le nom : YEperx'ier.
« Constantin Phaulkon, Barcalon de Siam. Je suis venu voir le gouverneur Yale. »
Il y eut un silence. Puis, tout à coup, le pont de la Perle s'anima. Une douzaine d'hommes d'équipage convergèrent vers le bastingage pour contempler l'embarcation qui transportait la figure légendaire du Barcalon. L'officier de quart courut informer le gouverneur. Il y eut un brouhaha d'excitation à mesure que les matelots accouraient plus nombreux pour voir le spectacle. Pouvait-il s'agir réellement du Grand Barcalon, dans une simple yole, avec seulement deux rameurs prosternés ?
Un certain temps s'écoula avant qu'une silhouette corpulente, en haut-de-chausses et veste lacée, ne franchît le pont à grandes enjambées et ne se penchât au bastingage. Puis deux hommes en uniforme de capitaine firent leur apparition. Weltden et le capitaine de la Perle, se dit Phaulkon. Il regarda le gouverneur Yale. Il était d'aspect imposant, encore que trop vêtu pour le climat. Une abondante perruque grise, divisée au milieu, d'où déferlaient des vagues régulières de bouclettes, lui ornait le chef.
« Seigneur Phaulkon ? »
Phaulkon s'inclina. « A votre service, gouverneur. »
Le gouverneur baissa son long nez pour contempler son visiteur. « Pardonnez-moi mon incrédulité, monsieur, dit-il, mais j'ai toujours été enclin à croire que le Barcalon de Siam voyageait avec une suite assez importante.
— C'est d'ordinaire le cas, gouverneur, à moins que les circonstances n'en décident autrement. Dans le cas présent, il m'a semblé préférable de faire preuve de retenue. Je n'aurais pas voulu que mon escorte habituelle de plus de cent hommes rende nerveux votre équipage puissamment armé. » Il sourit. « Puis-je avoir la permission de monter à bord ?
— Permission accordée. »
Phaulkon gravit seul l'échelle du navire sous les yeux des matelots de la Perle qui le regardaient bouche bée. Bientôt, il se trouva face à face avec le gouverneur. Difficile d'imaginer un contraste plus frappant que celui qu'offraient les deux hommes. L'un, corpulent, portant perruque et habits européens de cérémonie ; l'autre, mince, les cheveux raides, vêtu d'un panung et d'une chemise de mandarin. Il émanait cependant de tous deux un air d'autorité et de confiance en soi.
« Permettez-moi de vous présenter les capitaines Weltden et Perriman », dit le gouverneur.
Phaulkon s'inclina devant les deux officiers. « Les exploits du capitaine Weltden à Mergui font l'objet de toutes les conversations », répliqua-t-il avec un fin sourire.
Le gouverneur ne fit pas de commentaire. « Vou-lez-vous que nous descendions dans ma cabine ?
— Excellente idée, gouverneur, si vous entendez par là seulement nous deux. »
Yale fixa Phaulkon du regard, puis hocha brièvement la tête pour congédier Weltden et Perriman.
La cabine du gouverneur était à la fois pratique et luxueuse : un confortable divan de Perse contre une des cloisons et, dans les recoins, de lourdes chaises sculptées de Goa. Des vases, des urnes et des statuettes orientales décoraient petites tables et niches. Un bureau d'acajou occupait le centre de la pièce.
Yale derrière son bureau et fit signe à son hôte de s'asseoir en face de lui. Phaulkon fut le premier à parler.
« Gouverneur, je suppose que vous n'êtes pas arrivé en si grande force que pour réclamer votre compensation.
— C'est exact, seigneur Phaulkon.
— Le fait que vous soyez venu en personne dénote un certain manque de confiance en Samuel White.
Je dois dire que je vous comprends. Il est devenu la bête noire du Siam.
— Il est dommage qu'il ait représenté votre pays si longtemps, fit remarquer Yale.
— En effet, gouverneur. Mais ses fonctions touchent à leur fin. Je suis prêt à le remettre entre vos mains ainsi que la totalité de la compensation qui vous est due. » Phaulkon sourit. « Votre mission ici sera quasiment achevée avant d'avoir commencé.
— Elle aurait pu l'être si je ne venais d'apprendre que plusieurs dizaines de sujets du roi Jacques ont été brutalement massacrés par les Siamois.
— Les coupables en sont les Maures rebelles, et non les Siamois, gouverneur. Et leur soulèvement est une question de politique intérieure. Le gouvernement siamois s'occupera des responsables. Mes troupes sont en train d'effectuer une rafle parmi eux. Votre responsabilité doit se limiter à l'objet de votre mission : le recouvrement de la compensation et l'arrestation de Samuel White. » Phaulkon lut l'obstination dans les yeux de Yale. Il ne se laisserait pas dissuader si facilement. « Ou bien vous réalisez vos objectifs, gouverneur, et vous partez, ou bien vous restez pour affronter la furie des Maures et les forces françaises au grand complet. Les premiers sont déterminés à tuer tout Anglais qui se présente à leur yeux, et la flotte des seconds ne verra pas d'un bon œil la présence ici de trois bâtiments de guerre anglais.
— Quelle flotte française ? demanda Yale avec dérision. Je n'ai pas vu un seul bateau français dans le port, à moins que les Français ne se soient mis à se déplacer en pirogue.
— Les navires ont appareillé de Songkhla il y a plus de trois semaines et vont arriver ici d'un moment à l'autre. » Phaulkon sourit. « C'est pourquoi je suis ici : pour les accueillir.
— Comme le moment est bien choisi ! Mais permettez-moi de suggérer que vous êtes plutôt ici pour vous occuper d'un soulèvement général de la population locale.
— Vous osez mettre ma parole en doute, monsieur ! s'écria Phaulkon, soudain en colère. Je n'ai aucun besoin de m'expliquer devant vous, ni devant qui que ce soit d'autre. Mais pour votre instruction, gouverneur, sachez que le massacre s'est produit la nuit dernière. Je n'aurais guère pu être au courant alors qu'il faut dix jours pour venir d'Ayuthia. »
Yale l'observa avec soin. « Alors, vous vous proposez de livrer Mergui aux Français ? »
Phaulkon réprima sa colère. Le ton et les manières dédaigneuses de Yale l'exaspéraient.
« Non, gouverneur, il ne s'agit pas de cela, répondit-il avec un calme apparent. Je leur donne un comptoir commercial. Ils arrivent en force parce que je leur ai demandé d'amener un important contingent de soldats, pour prendre la relève au fort de Bangkok où la discipline s'est relâchée. Non, monsieur, c'est Ivatt qui sera gouverneur de Mergui et non un Français. »
L'intérêt de Yale était visiblement éveillé. « Thomas Ivatt ?
— Oui, vous le connaissez. Et vous savez combien il est dévoué au Siam. Il serait aussi peu disposé que vous à voir les Français maîtres de Mergui. Plus important encore, je n'ai personnellement aucune intention de placer Mergui sous une hégémonie autre que siamoise. Ivatt est déjà ici, poursuivit Phaulkon avant que Yale eût pu prendre la parole. Il sera nommé gouverneur sur-le-champ et les auteurs du soulèvement répondront de leurs crimes devant lui. Mais, puisque nous parlons de problèmes locaux, gouverneur, je crois que vous en avez vous-même un sur les bras. » Il chercha à l'intérieur de sa chemise. « Ce message envoyé par votre capitaine Weltden était destiné à Samuel White à bord du Résolution, dit-il en tendant le mot à Yale. Je l'ai intercepté. Je ne sais pas ce que ces deux hommes ont manigancé ensemble, mais je suis certain que vous voudrez vous en occuper. »
Yale regarda la lettre et se renfrogna. Les choses ne se passaient pas tout à fait comme il l'avait prévu. D'abord, il ne s'était pas attendu à trouver Phaulkon ici. Ni les Français si tôt. Ni enfin ce message. Comme sir Joshua Childe à Londres demandait des comptes à tout employé de haut rang, passé ou présent, qui à son avis ternissait la réputation de la Compagnie, ce n'était guère le moment de se retrouver avec des accusations de marchés en sous-main visant un de ses capitaines. C'était de lui, après tout, que Weltden avait reçu l'ordre de traiter avec White, et les capitaines tant de la Perle que de YEpervier étaient, par la force des choses, au courant des faits en gros sinon en détail.
Peut-être devrait-il sauver les meubles et partir comme Phaulkon l'y incitait. Il aurait au moins la compensation — et White. Il n'aurait pas Mergui, mais les Français, à en croire Phaulkon, ne l'auraient pas non plus. Il avait beau se méfier du diable rusé qui lui faisait face, son instinct lui disait que Phaulkon disait la vérité. Il était de notoriété publique que les Français étaient installés en force à Ayuthia, et il était logique qu'ils veuillent étendre leur influence à Mergui. Quelles étaient de toute façon les autres possibilités ? Perdre la compensation et White ? Affronter simultanément les Français, les Maures et les troupes de Phaulkon ? Décidément les chances étaient contre lui.
Phaulkon avait perçu la déconvenue de Yale, et il jugea qu'il était temps de partir. Il se leva.
« Si vous voulez bien m'excuser, gouverneur, j'ai des affaires urgentes à régler. Je vous envoie immédiatement la compensation, et White, pour que vous puissiez vous éclipser avant l'arrivée de la flotte française. »
Yale le regarda malgré lui avec respect. Au fond de lui-même, il savait qu'il avait affaire à forte partie. Il prit sa décision. Si Phaulkon lui remettait effectivement White et la totalité de la compensation, il retournerait à Madras. Sinon, il resterait et mettrait Phaulkon au pied du mur.
Il se leva à son tour. « Vous comprendrez, seigneur Phaulkon, que Sa Majesté le roi Jacques considérerait toute occupation de Mergui par une puissance étrangère comme une menace sérieuse pour les intérêts anglais dans le golfe du Bengale.
— Tout comme le roi de Siam le ferait, s'agissant des intérêts siamois », répondit Phaulkon.
Rob Jamieson se réveilla d'humeur massacrante. C'était sa deuxième nuit hors du Résolution et ses cauchemars empiraient. Il s'assit dans sa chaloupe et se frotta les yeux avec irritation. L'aube approchait. Quel cirque il y avait eu ! Il avait commencé à se demander si Davenport savait ce qu'il faisait. Ses hommes et lui avaient passé la première nuit dans les chaloupes en lisière de la mangrove infestée d'iguanes, incapables de trouver la grotte où White était censé être caché. Mais Davenport lui avait assuré qu'il pourrait la trouver au grand jour et ils étaient repartis avant l'aube. Ils avaient continué à remonter la côte pendant trois heures. Seule l'idée du document que White avait en sa possession avait permis à Jamieson de continuer.
Finalement, ils avaient débarqué. Après une marche interminable à travers un dédale de rizières, ils étaient arrivés à une immense grotte taillée dans le roc. Ils n'avaient rencontré personne en cours de route, et l'endroit, en dépit des rizières avoisinantes, avait semblé désert. Davenport s'était précipité le premier en appelant White. Il était ressorti quelques minutes plus tard l'air très abattu, tenant une petite fiole d'eau.
« Il est parti, avait-il dit. C'est tout ce que j'ai trouvé. »
Bien que Davenport eût déclaré qu'il connaissait une autre grotte plus haut sur la côte, Jamieson avait carrément juré et refusé de continuer à chercher.
« J'en ai assez. Je ne peux pas en vouloir à Sam de s'être sorti de ce trou. Peut-être qu'il est allé vérifier le trésor qu'on a déposé dans l'entrepôt. Encore que je n'arrive pas à le croire bête à ce point. »
Davenport l'avait regardé bouche bée. « Je croyais que le trésor était sur le Résolution.
— Une partie, y compris ma part, et c'est là que je veux retourner. » Voyant l'air perplexe de Davenport, il avait poursuivi : « Il ne vous a donc pas parlé du trésor qu'on a caché dans l'entrepôt ? C'est pourtant ce qu'on a fait, dans le grand qui se trouve au bout du quai. Rapport aux Anglais qu'il fallait contenter. Ce devait être ce document que vous avez mentionné, encore que, si c'est le cas, ce morceau de papier vaut bougrement cher. Mais on ne peut pas rester là à jacasser. Je veux être à bord du Résolution avant la tombée de la nuit. »
Davenport avait l'air pensif lorsque, ayant regagné les chaloupes, ils avaient rebroussé chemin.
A la grande fureur de Jamieson, Davenport s'était ensuite perdu dans la multitude de rizières, toutes identiques. Lorsqu'ils avaient rejoint le rivage et retrouvé les chaloupes un peu plus haut sur la côte, il ne restait plus que deux ou trois heures avant la tombée de la nuit et ils étaient épuisés. Ils avaient été forcés de s'abriter une fois de plus dans la mangrove.
Jamieson réveilla brusquement ses hommes. « Allez, les gars ! Il faut atteindre Mergui avant l'aube et arriver au Résolution avant que les pirogues indigènes ne nous repèrent. »
Dans l'autre chaloupe, Davenport déplia ses longues jambes et s'étira. Les hommes se mirent à ramer, se relayant pour atteindre une vitesse maximale. Mais Jamieson n'avait pas compté sur la rapi-dité du lever du jour sous les tropiques. Ils venaient tout juste d'entrer dans le golfe quand une lueur rose se mit à éclairer le ciel.
Jamieson lâcha une bordée d'injures. Le port grouillerait-il encore d'embarcations indigènes ou auraient-ils le temps de prendre la fuite avant qu'on ne les repérât ? Jamieson regarda la crête des collines, derrière Mergui, à l'endroit où le soleil apparaîtrait. Il sursauta. Que diable !... Il cligna des yeux pour mieux voir. Sur toute la longueur de la colline, une colonne sombre se mouvait lentement et se précisait peu à peu en atteignant la crête. Il attendit, fasciné. Ses hommes regardaient également les collines, et Davenport avait les mains jointes comme s'il priait. Soudain le disque du soleil éclaircit l'horizon et les formes se découpèrent avec netteté. Des éléphants de guerre ! Les premiers rayons du soleil brillèrent sur leur harnais. A perte de vue, plus de deux cents d'entre eux étaient déployés en ligne de front.
Jamieson se retourna vers ses hommes. « Je ne reste pas ici. Partons, les gars ! » Certains se remirent à ramer tandis que d'autres hésitaient. Ils regardèrent vers le golfe, scrutant l'eau en quête de pirogues indigènes, mais un promontoire, juste devant eux, leur bouchait la vue.
« On peut y arriver, les gars, dit Jamieson d'un ton encourageant. Vous venez, Davenport ?
— Non, merci, je vais tenter ma chance à terre. »
Bon débarras, se dit Jamieson. « Allez, les gars, on y va ! »
Davenport regagna le rivage à pied, résolu à trouver un moyen de rejoindre les éléphants. Il avançait laborieusement à travers les marais, surveillant les crocodiles du coin de l'œil, et finit par émerger sur la terre ferme. Il grimpa sur une haute dune et se retourna pour observer la progression de Jamieson. A présent, la lumière était beaucoup plus intense ; de sa position avantageuse, il avait une bonne vue sur le golfe. Il blêmit : derrière le petit promontoire se trouvaient une vingtaine de pirogues indigènes. Jamieson n'avait aucune chance. Il resta figé sur place, n'osant prévenir jusqu'à ce que des voix, derrière lui, l'obligent à se baisser subitement. Le visage dans le sable, il respirait à grand-peine. Les voix se rapprochèrent puis s'estompèrent peu à peu. Il resta encore un certain temps immobile. Quand il se releva, il n'y avait plus trace des hommes de Jamieson. Seules quelques chaloupes retournées flottaient au vent. Il frissonna.
Il scruta une fois de plus le golfe. Au loin, un peu à tribord du Curtana et du Résolution, il y avait un troisième vaisseau. C'était un grand bâtiment de guerre, et à son profil il vit qu'il n'était pas anglais. Il se remit en route en pressant le pas. Plus vite il retrouverait Ivatt, mieux ce serait.
Ivatt, assis bien droit dans son hoddah orné de sculptures, contemplait la scène de dévastation. Son cœur se serra. Où qu'il regardât, il voyait les ruines calcinées de dizaines de maisons. Que s'était-il donc passé ? Il considéra la colline où vivait White. Sa demeure avait tout bonnement disparu. Ses yeux s'aventurèrent plus haut. La maison de Burnaby aussi. Il fut pris de nausée. Le long de la colline, il n'y avait que des poches vides, carbonisées. Seul le devant du port semblait avoir été épargné. Les entrepôts sur le quai étaient intacts et les étals de nourriture, avec leur toit de fortune, étaient toujours là. Il était arrivé la veille, au crépuscule, trop tard pour remarquer quoi que ce fût d'inhabituel, et avait campé derrière la crête des collines en attendant l'aube.
Comme le soleil se levait derrière lui et qu'il pouvait voir plus loin, il fixa l'océan miroitant. Le port grouillait de pirogues. Il vit une vingtaine d'entre elles intercepter quatre embarcations, qui paraissaient se diriger vers la mer, et s'attaquer à leurs occupants. Que se passait-il ? Un terrible pressentiment s'empara de lui. Les pirogues étaient d'un modèle indigène tandis que les embarcations étaient du type utilisé par les Européens.
Il aperçut le Résolution au loin. Impossible de ne pas reconnaître ses hauts mâts et sa poupe bien arrondie. Près de lui, était mouillé un autre trois-mâts, presque aussi grand. Mais un vrai colosse se trouvait à une certaine distance à tribord des deux vaisseaux. Son cœur battit plus vite lorsqu'il reconnut ses courbes élancées. C'était un vaisseau français. Vaudricourt était arrivé. Soudain, il comprit la situation. Bien sûr ! C'était le bâtiment de guerre qui avait dévasté les coteaux de Mergui. Il avait sans doute arrêté de tirer au crépuscule. Les coups de canon reprendraient à l'aube. Etrange, pourtant, qu'il n'eût pas entendu tirer. Peut-être la chose ne s'était-elle pas passée la veille mais le jour précédent et la ville s'était-elle déjà rendue. De toute façon, il n'y avait pas de temps à perdre.
Il parla vite à son mahout qui donna un coup de crochet acéré à son éléphant. L'énorme bête fit pesamment demi-tour et avança sur la crête de la colline. A mesure qu'il passait dans les rangs, Ivatt distribuait des ordres. Il fallait amener les canons à l'avant et les préparer à entrer en action immédiatement. Dieu merci ! Dularic et ses bombardiers étaient retournés à Tenasserim la nuit précédente. Ils avaient fait du bon travail. Seuls trois des canons avaient dû être abandonnés au cours de la difficile traversée de la jungle, et ils avaient bien avancé avec le reste de l'artillerie — neuf canons de longue portée. Dularic, assurant à Ivatt que tout allait bien, s'était excusé en précisant que le général Desfarges lui avait enjoint de rentrer à Bangkok dès que sa mis-sion serait accomplie. Il passerait la nuit à Tenasserim pour la première étape de son voyage de retour.
Quand Ivatt vit que les canons étaient tous en place, il donna pour dernière instruction aux mahouts de contenir leurs bêtes. Puis il désigna du doigt le vaisseau français. « C'est votre cible. Visez-la bien ! » Ses canonniers, tout nouvellement entraînés, firent quelques derniers ajustements. Ivatt leva le bras droit. Peu après, la sonnerie de deux cent cinquante clairons brisait le silence du golfe. Il donna l'ordre de tirer.
La chaloupe du Résolution se dirigeait doucement vers l'immense bâtiment de guerre français. Le cœur de Phaulkon battait plus vite à mesure que la masse se rapprochait.
Il faisait plus clair de minute en minute. Il se retourna et vit que Vitoon se dirigeait vers la Perle pour porter son message à Yale. Phaulkon y expliquait que le premier vaisseau français était arrivé et qu'il allait le saluer. Il ajoutait qu'il avait ordonné qu'on interrompît temporairement le transfert de l'or, car il voulait superviser lui-même le chargement. Les opérations reprendraient dès son retour sur le Résolution. En attendant, la Perle et YEpervier devaient rester où ils étaient et ne faire aucune manœuvre suspecte. Il entendait rassurer les Français en leur disant que la mission anglaise était purement commerciale.
En réalité, Phaulkon avait besoin de la présence anglaise un peu plus longtemps, et le reste de l'or fournissait une motivation parfaite. On en avait transféré un peu moins de la moitié à bord de la Perle, la veille au soir. Les lingots étaient lourds et le crépuscule était tombé avant que ses deux derniers bateaux aient pu transborder de quoi couvrir la totalité de la compensation. Heureusement aussi, Phaulkon n'avait pas encore livré Sam White, moins par intuition que parce qu'il trouvait juste que White vît de ses yeux sa fortune s'amenuiser. L'idée lui avait beaucoup plu. Quelle punition plus appropriée pour l'ex-maître du port que d'être assis dans la cale à regarder les caisses de son trésor disparaître les unes après les autres ?
« Qui va là ? » La voix déchira l'aube naissante.
Phaulkon se dressa dans sa chaloupe. « Le comte de Faucon. Je suis seul et sans arme. Je dois parler de toute urgence au chef d'escadre Vaudricourt.
— Attendez là. »
Phaulkon ordonna à ses rameurs de rester immobiles. Il entendit un tumulte grandissant : un certain nombre d'officiers vinrent se pencher au bastingage pour l'apercevoir. Quand ils se furent assurés qu'il était bien seul et sans arme, ils l'invitèrent à monter à bord. Quelques instants plus tard, il était sur le gaillard d'arrière, face à un Vaudricourt ébaubi, en haut-de-chausses de cuir et bas de soie blancs. Le capitaine Saint-Clair, brûlé par le soleil et tête nue, se tenait à son côté.
« Mon Seigneur, c'est... euh, tout à fait inattendu, commença Vaudricourt. Qu'est-ce qui vous amène ici ?
— Je parlerai sans ambages, monsieur, car nous n'avons pas beaucoup de temps. Je suis venu vous mettre en garde. Vous courez un danger très grave. Les Anglais sont ici en force pour défendre Mergui. Je sais que vous n'avez qu'un vaisseau. Le général Desfarges me l'a dit. Les Anglais de leur côté en ont quatre. Vous pouvez en apercevoir deux. » Il désigna du doigt le Curtana et le Résolution. « Les autres seront visibles dans un moment quand le jour se sera complètement levé. Ce sont des bâtiments de guerre de quarante-huit canons chacun. Ils vous attendent et n'hésiteront pas à tirer. »
Vaudricourt lança un regard inquiet dans la direction du Curtana et du Résolution. Prenant le capitaine Saint-Clair à part, il s'entretint avec lui.
Quelques instants plus tard, le capitaine fit venir le lieutenant.
« Faites charger et avancer les canons, ordonna-t-il.
— Capitaine, écoutez-moi, dit Phaulkon avec détermination. Non seulement vous êtes cerné sur mer mais mes armées vous attendent aussi à terre. La ville est bien fortifiée. Vous n'avez aucune chance. »
Vaudricourt et Saint-Clair regardèrent tous deux en direction du port, puis de nouveau vers la mer. La brume matinale se dissipait rapidement et deux autres formes apparaissaient lentement au loin.
« Vigie ! beugla Saint-Clair en regardant en l'air. Que voyez-vous sous le vent ?
— Vous ne pouvez attaquer simultanément les Anglais sur mer et les Siamois sur terre ! insista Phaulkon dont les yeux lançaient des éclairs de colère. C'est de la folie. Je vous dis cela en tant qu'ami de la France, pour vous donner une chance de salut. »
Vaudricourt fit volte-face. « Si vous étiez un si grand ami de la France, monsieur, vous n'auriez pas conclu ce marché avec les Anglais. Quant à nos chances, elles ne peuvent pas être aussi mauvaises que vous le dites, en tout cas pas tant que nous vous avons à bord. Personne ne nous tirera dessus.
— Deux bâtiments de guerre, capitaine, un de quarante-huit canons et un... » La voix de la vigie fut noyée par la sonnerie stridente d'une multitude de clairons qui résonna à travers le golfe.
Toutes les têtes se tournèrent dans la direction des collines lointaines sur la crête desquelles était alignée une longue rangée d'éléphants miniatures. Une lourde détonation retentit. Un panache d'eau s'éleva dans les airs non loin de la poupe du Gaillard.
Vaudricourt saisit Phaulkon par le bras. « Par ici ! » dit-il, le traînant à moitié dans 1 ecoutille. Au pied de l'escalier, Phaulkon se dégagea avec un mou-vement violent au moment même où une deuxième salve ébranlait le vaisseau. La voix de Saint-Clair hurla un ordre en direction du pont : « A tribord toute ! Préparez-vous à viser !
— Ecoutez, monsieur, lança Phaulkon d'une traite, si vous partez maintenant, la France pourra garder sa position d'influence au Siam. Si vous restez, vous et vos hommes mourrez et la colère de mon souverain, le roi Narai, sera sans bornes. Le général Desfarges est à Bangkok sous surveillance. Il ne mènera pas ses hommes à la conquête d'Ayuthia. » Phaulkon fouilla dans sa chemise et en sortit une lettre. « Tenez, lisez ceci. » C'était une lettre que Phaulkon avait extorquée à Desfarges avant de partir. Le général y remerciait Phaulkon d'avoir épargné sa vie et de lui permettre de rester à Bangkok malgré les révélations concernant la traîtrise des Français.
Vaudricourt examina la lettre et regarda Phaulkon d'un air consterné.
« L'artillerie sur la colline n'est pas au courant de ma présence sur ce vaisseau, monsieur. Les canons vont nous couler. Si vous ripostez, les Anglais vont également ouvrir le feu. Donnez l'ordre à Saint-Clair de partir, sinon nous mourrons ensemble. »
Une explosion les envoya tous deux contre le bastingage du navire. Vaudricourt se releva le premier, frottant sa tempe contusionnée et gravit quatre à quatre l'escalier des cabines.
« Capitaine ! cria-t-il. Donnez l'ordre de mettre à la voile ! »
Phaulkon lui emboîta le pas. Le chaos régnait sur le pont. La dernière salve avait fracassé le bastingage de la poupe et légèrement blessé deux hommes. Des officiers essayaient d'évaluer les dégâts, l'équipage exécutait fébrilement l'ordre de Saint-Clair, tout le monde criait en même temps. Personne ne remarqua que Phaulkon descendait dans sa chaloupe.
Il ordonna à ses hommes terrifiés de commencer à ramer. Ils arrêtèrent d'écoper et saisirent leurs avirons. Alors que la chaloupe s'éloignait, Phaulkon regarda devant lui, le cœur serré. Une bonne centaine de brasses le séparait du Résolution : il serait une cible facile sur laquelle les canonniers pourraient pratiquer leurs tout nouveaux talents. Il ferma les yeux et pria.
Davenport redoubla son allure quand il entendit la sonnerie de clairon précédant la première salve. La crête de la colline se trouvait maintenant juste au-dessus de lui. Il était hors d'haleine et ses jambes flageolaient sous l'effort, mais il fallait qu'il atteignît Ivatt pour le prévenir que Phaulkon se trouvait à bord du Résolution. Si Phaulkon venait à mourir, tous ses espoirs et toutes ses aspirations périraient avec lui.
Il entendit une deuxième salve et s'obligea à poursuivre. Juste au-dessus de lui, il apercevait maintenant un éléphant. Dans un dernier effort désespéré, il atteignit le sommet au moment précis où retentissait une troisième salve qui lui brisa presque le tympan.
Pantelant, il avança avec difficulté le long de la crête et regarda la longue rangée d'éléphants. L'odeur de la poudre était suffocante. Le soldat le plus proche fit volte-face, et fixa Davenport d'un air soupçonneux.
« Le seigneur Ivatt ! marmonna Davenport d'une voix faible. Emmenez-moi auprès du seigneur Ivatt. »
Le soldat lui fit signe de le suivre. Les genoux de Davenport se dérobaient sous lui, mais il persévéra.
Il se trouva enfin au pied d'un éléphant gigantesque. Ivatt le considéra du haut de son hoddah.
« Francis ! Qu'est-ce que vous faites ici ?
— Arrêtez le tir ! s'écria Davenport d'une voix désespérée. Le seigneur Phaulkon est à bord ! »
Ivatt ne se le fit pas dire deux fois. Il donna immédiatement ordre de cesser le feu. L'idée ne lui traversa pas un seul instant l'esprit que Davenport faisait allusion à autre chose qu'au vaisseau français.
Phaulkon n'arrivait pas à y croire. Ses prières avaient été exaucées. La canonnade s'était arrêtée.
Alors qu'il accostait le Résolution, il se retourna pour regarder le vaisseau français. Toutes voiles gonflées, le Gaillard voguait vers le large. Il ferait probablement escale à Pondichéry pour réparer. Il poussa un soupir de soulagement.
Il monta à bord du Résolution et ordonna la reprise immédiate du transfert de l'or sur la Perle. Toutes les embarcations disponibles devaient être réquisitionnées pour accélérer les opérations. Puis il écrivit un autre mot à Yale pour lui expliquer que ses batteries à terre étaient servies par des Siamois qui, bien que tireurs d'élite, étaient incapables de faire la différence entre un navire anglais et un navire français. L'arrivée d'un autre vaisseau armé les avait manifestement rendus nerveux et ils avaient ouvert le feu. Il ajoutait qu'il était impatient de se rendre à terre pour éviter d'autres malentendus et qu'à cet effet il demandait des embarcations supplémentaires à la Perle afin de hâter le transbordement de l'or.
Phaulkon jugeait peu probable que Yale conclût à un désaccord entre les Français et lui : même si les explications fournies pour la récente attaque paraissaient bizarres, elles seraient crues faute de mieux. En outre, Yale avait-il vraiment le choix ? Il avait pu voir la puissance de feu des canons à terre et le long alignement d'éléphants de guerre, clairement visible, le long de la crête — spectacle plutôt décourageant. Il leva les veux... et fit la grimace. Les bêtes étaient parties ! Qu'est-ce qu'Ivatt pouvait bien fabriquer ?
Phaulkon affecta tous les hommes disponibles au transport de l'or et offrit à chacun d'eux un lingot entier en guise de récompense. Les hommes travaillaient comme des forcenés. Il avait rarement vu une telle fourmilière. Des équipes de rameurs et d'hommes d'équipage faisaient passer sans interruption les lourds lingots de la cale du Résolution sur le pont de la Perle.
Enfin la tâche fut accomplie, et le dernier article — sous la forme d'un Samuel White sombre et défait — émergea en clignant des yeux à la lumière du soleil. Alors qu'on l'escortait jusqu'à l'embarcation qui l'attendait, il se tourna vers Phaulkon :
« Ce n'est pas une façon de traiter le frère de votre bienfaiteur, Constant. Que Dieu vous punisse pour une telle trahison !
— Il me punira peut-être pour beaucoup de choses, Samuel. Mais je doute que celle-ci en fasse partie. »
Ce furent les dernières paroles que les deux hommes échangèrent. Tandis que la chaloupe se dirigeait vers la Perle, Phaulkon rassembla sa garde et se prépara à se rendre à terre.
Le soleil était haut dans le ciel. Phaulkon inclina son bonnet conique sur son front pour se protéger. Comme son bateau s'approchait du débarcadère, il contempla le spectacle éblouissant qui l'attendait. Tout le long du port, le régiment d'éléphants de guerre au grand complet était déployé face à l'océan. Ils étaient magnifiques : côte à côte, ornés de couvertures en brocart rouge et or, couverts d'un splendide assortiment de plumes. L'animal situé au centre dépassait les autres de deux pieds ; sur son dos oscillait un hoddah richement ouvragé, jusqu'à présent privé d'occupant.
Un mahout et deux soldats étaient assis à califourchon sur chacune des bêtes. Lorsque l'embarcation du Barcalon s'immobilisa, des vingtaines de soldats levèrent leur clairon et firent entendre une note offi-cielle de bienvenue. Puis ils se prosternèrent sur le dos des éléphants. Au moment où Phaulkon émergea de son bateau, les bêtes majestueuses, aiguillonnées par leur mahout, s'agenouillèrent en chœur.
L'éléphant gigantesque se releva et marcha pesamment vers lui. Il se tint devant Phaulkon et étira sa trompe. Phaulkon s'avança. D'un mouvement habile, l'éléphant enroula sa trompe autour de la taille du Barcalon et le souleva. Phaulkon fut déposé avec une remarquable douceur dans le hoddah d'apparat. L'éléphant tourna sur lui-même pour regagner sa place ; de sa nouvelle position, Phaulkon put voir la population de Mergui prosternée par rangs entiers derrière les éléphants. L'ordre avait été restauré par la peur.
Une fois de plus, l'éléphant se tourna pour faire face à l'océan. A ce moment, le sourire de Phaulkon s'élargit. Le Curtana, toutes voiles dehors, cinglait vers le large. Au loin la Perle et l'Epervier mettaient tous deux à la voile.
« Merci, Thomas, dit Phaulkon en jetant un coup d'œil vers l'animal agenouillé à côté de lui. Mais je suis curieux. Pourquoi as-tu arrêté de tirer ? D'autant que ma mort aurait pu faire de toi le prochain Barcalon. »
Ivatt sourit. « C'est Davenport qui a tout gâché, Constant. Il m'a dit où tu étais.
— Tu vas devoir le récompenser.
— Je lui donnerai un lingot d'or. Je crois qu'il y en a un plein entrepôt à notre droite. Il semble que White ait vraiment eu l'intention de payer la compensation.
— Tu dois l'utiliser pour reconstruire la ville, Thomas. Je suis sûr que Sam White approuverait. Tu peux aussi garder les canons et les éléphants. Je veux que Mergui soit le plus grand bastion du golfe, la forteresse la plus inexpugnable du Siam. Ce sont tes premiers ordres en tant que gouverneur de cette province. Je peux compter sur toi, n'est-ce pas ?
— Fais-moi confiance, Constant. J'ai l'intention d'être le meilleur gouverneur depuis Sam White. »
Phaulkon eut un large sourire. « N'oublie pas que tu n'as pas de frère aîné pour me contenir. » Puis son expression se fit plus sérieuse. « Et maintenant, je dois te dire au revoir, mon ami. Beaucoup de choses m'attendent à Ayuthia.
— Dieu te garde, Constant. »
Phaulkon donna un ordre à son mahout, et le majestueux animal se retourna pour passer le long des rangées d'éléphants agenouillés d'un bout à l'autre du port. Derrière eux, la population entière de Mergui enfonça un peu plus la tête dans la poussière. Ils ne se relevèrent pas avant que le grand pachyderme eût disparu aux regards.